L’équation du temps (Pierre-Luc Landry)

landryL’équation du temps, chose que je ne savais pas avant de lire ce roman, est une vraie de vraie équation qui permet de combler l’écart qui se creuse entre l’heure affichée sur tous les cadrans du monde & l’heure « réelle », l’heure solaire vraie. « Il n’y a que quatre fois dans l’année où les horloges indiquent exactement l’heure solaire vraie » (p. 18), apprend-on en même temps qu’Ariane, l’une des trois protagonistes du livre, dans un prologue joliment intitulé Décalage horaire. & parce que j’aime tellement apprendre ce genre de choses, & parce que j’ai tellement aimé le mélange de tristesse émoussée & de quotidienneté engourdie qui berce la voix d’Ariane – à cause de ça, je savais, juste à la lecture du prologue, que j’aimerais beaucoup le roman de Pierre-Luc Landry. Qu’il y aurait quelque chose là-dedans, quelque chose d’un peu décalé, d’un peu étrange, mais comme traversé d’une délicatesse particulière, qui me parlerait.

(& je ne me suis pas trompée.)

Ça ne surprendra personne si je dis que ce livre triture le temps, en interroge le sens & les formes, le remonte ou en accélère le passage ; mais il n’y a pas que ça. Les trois personnages principaux, Émile, Francis & Ariane, se rejoignent dans certains bouts d’histoires – des intrigues que je ne toucherai pas beaucoup, par peur d’en dire trop. Mais ils partagent tous cette manière, surtout dans la première partie du roman, d’être profondément déboussolés par la réalité. Ils interrogent beaucoup leur rapport au réel, réfléchissent, prennent de longues marches, observent sans toujours réussir à comprendre, ou même à sentir, les connexions qui devraient exister entre eux & les choses qui les entourent. Émile se jette à la mer à peu près huit fois (…j’exagère) dans les quarante premières pages, sans vraiment savoir pourquoi ; Francis marche dans une Montréal enneigée ; Ariane écrit des lettres qui restent sans réponse. & l’auteur cerne de façon très juste ce mal-être qui ne s’explique pas toujours nettement, la tristesse qui n’entre pas dans les petites boîtes prévues à cet effet : spleen, dépression, aliénation. Ce passage, par exemple, narré par Francis :

Quand je prends une grande respiration, il y a une étrange douleur qui se réveille dans mon ventre, sous le sternum. Comme si quelqu’un derrière moi tirait sur un crochet de fer enfoncé dans ma poitrine. Comme si j’avais trop nagé et que j’avais les poumons pleins de chlore. (p. 60)

Ou Ariane, un peu plus loin, dans une lettre à sa mère : « Chaque matin je me réveille. Et ça ne me suffit plus. » (p. 88)

Puis les choses se mettent à déraper doucement. Le réel, en fait, se fracture ; des invraisemblances s’y glissent, des incohérences. De grands trous dans les histoires que les personnages croient occuper. Juste un exemple : un jour, Francis arrive à son appartement pour se rendre compte que son chat n’y est plus. Qu’il l’a perdu. Lorsqu’il entreprend des démarches pour tenter d’élucider sa disparition, son rapport à la réalité s’en trouve complexifié : « Je ne savais même pas que tu en avais un », lui dit sa voisine – même si ça fait trois ans qu’ils habitent un à côté de l’autre. You NEVER had a cat, renchérit un petit mot glissé dans sa boîte aux lettres.

Ce chat existe-t-il vraiment? Francis est-il fou? Est-ce que c’est vraiment important? Ce sont le genre de questions que l’auteur sème tout doucement, sans trop en avoir l’air. On n’est pas dans un délire épique & une surenchère d’événements, mais bien dans une espèce d’atmosphère qui s’embrouille, devient progressivement plus inquiétante, & progressivement plus difficile à décortiquer. Une ambiance qui m’a un peu rappelé Murakami, & surtout les choses que j’aime de Murakami : le demi-mot, le mystère &, accessoirement, les chats qui apparaissent puis disparaissent.

D’ailleurs, Hubert [le chat] est revenu, ça tombe bien, mais voilà une autre histoire qu’il ne comprendra probablement jamais, sa réapparition est invraisemblable et Francis aimerait bien qu’un narrateur surgisse pour faire un peu de ménage dans cette suite d’événements & lui expliquer ce qui se passe au juste avec sa vie qui s’en va à la dérive. (p. 162)

& qu’est-ce que j’ai aimé d’autre? L’auteur qui décrit toujours soigneusement ce que mangent ces personnages – pas en détail, mais soigneusement. La structure éclatée du livre, avec toutes ses parties aux sous-titres parfaits, doucement évocateurs ; la cohérence & l’unité de ton que l’auteur réussit à maintenir, aussi. & une certaine ambition, qui est rafraîchissante : on sent, à travers le récit des histoires tronquées d’Ariane & d’Émile & de Francis, l’envie de dépasser le quotidien & de parler de toutes les choses qui le transcendent. C’est juste un peu maladroit, parfois, peut-être un peu trop appuyé, mais ça reste très vrai :

Nous vivons dans un état d’urgence que rien ne vient expliquer, pas même la physique, parce que le temps, finalement, on a beau vouloir l’appréhender de toutes les façons possibles, il ne se laissera jamais saisir. (p. 224)

& sans vouloir faire de mauvais jeu de mots, je crois qu’il faut laisser le temps à ce livre de s’installer dans sa tête. D’y trouver sa place. Ce n’est pas un roman à avaler d’un trait ; ou peut-être que ce le serait, pour certaines personnes, mais ça ne l’a pas été pour moi. Je l’ai lu avec l’impression qu’il y avait quelque chose derrière toutes les phrases, simples mais élégantes, qui en constituent le fil. Ce n’est pas une énigme, pas exactement ; ce n’est pas, pour faire écho au titre, une équation à résoudre ; ce sont différentes facettes d’une même histoire, très vaste, qu’on explore & qu’on classe lentement. C’est un roman tout plein de petits vertiges & de réalisations fugaces, sur lesquels il serait dommage de ne pas savoir s’attarder.

(& en plus, cibole que cette couverture est belle.)

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