bédé

La guerre & un roman & deux bédés

Il m’est arrivé une chose merveilleuse : j’ai commencé à participer à un club de lecture.

C’est à la bibliothèque & c’est l’affaire la moins stressante au monde & j’y suis allée juste deux fois mais ça m’empêche pas d’être beaucoup trop enthousiaste quand j’en parle. (Ça prend visiblement pas grand-chose pour faire mon bonheur.) Plutôt que de nous faire lire toutes le même livre (& j’utilise le féminin à bon escient, là, parce qu’on est juste des madames), les bibliothécaires choisissent un thème & suggèrent une pile de livres qui s’y rattachent. & le mois dernier, c’était les romans épistolaires.

beyrouthMalheureusement, il s’avère que je me suis pitchée sur une brique de 400 quelques pages qui est loin d’être la chose la plus passionnante qu’il m’ait été donné de lire.

Je pense que c’est la faute du titre. Depuis que j’ai lu La route de Chlifa à douze-treize ans (un cadeau que j’avais reçu de mes parents, je pense? & ma copie était DÉDICACÉE), je garde toujours dans la tête l’idée que je comprends pas la guerre au Liban. & que je devrais essayer d’y remédier. Alors quand j’ai vu Poste restante Beyrouth, & que j’ai lu le quatrième de couverture, & que j’ai (vaguement) compris que ça parlait de la guerre, je me suis dit, j’embarque!

Le livre est composé des lettres qu’Asmahan, jeune architecte dans la trentaine, écrit sans envoyer. Lorsque le roman commence, elle est à Beyrouth, c’est la guerre depuis tellement longtemps qu’elle en a perdu toutes ses ambitions, & elle écrit une première lettre à une amie d’enfance, déménagée en Europe avant le début du conflit. Tout au long du livre, elle écrira à d’anciens amoureux, à Billie Holiday, à Beyrouth elle-même ; de longues lettres qui décrivent son quotidien, les aléas de la guerre, les frasques de son entourage — & surtout, SURTOUT, son spleen indélogeable. Asmahan n’en finit plus de se rouler dans une nostalgie contradictoire, qui lui fait à la fois regretter les opportunités que la guerre lui a enlevées & regarder de haut tous ceux qui ont réussi à échapper au conflit. Elle se questionne sur son avenir, sur l’amour qui ne vient pas (ou pas comme elle le voudrait), sur les possibilités qu’il lui reste, sur toutes celles qui ne reviendront pas. Des sentiments pour lesquels j’aurais eu plus d’empathie s’ils ne s’étaient pas étendus sur QUATRE CENT SOIXANTE PAGES, & dans un style parfois tellement ampoulé qu’on perd le sens de la phrase avant d’être arrivé à sa fin.

J’ai réussi à terminer le roman, alors il y a des passages plus réussis. Mais j’ai quand même passé une bonne partie du livre à avoir hâte qu’il se termine.

& j’y ai réfléchi, & je crois que j’aurais mieux aimé Poste restante Beyrouth si je n’avais pas lu, presque simultanément, deux très bonnes bédés qui parlent elles aussi de la guerre. Pas celle du Liban, mais la guerre quand même.

cahiersIl y a eu Les Cahiers russes d’Igort, tout d’abord, sur Anna Politkovskaïa & la guerre de Tchétchénie. Retraçant l’engagement de la journaliste dans le Caucase, illustrant sobrement les témoignages atroces des victimes du conflit, parsemant le tout de quelques commentaires sur l’actuel état de la liberté de presse (& la liberté tout court) en Russie, Les Cahiers russes est une bédé dure, dure à en donner des cauchemars. Je croyais avoir lu beaucoup de choses sur la Tchétchénie, mais aucune n’accote, en termes d’horreur, les récits auxquels Igort fait une place dans ce livre. J’ai moins aimé les sections sur Politkovskaïa, surtout parce que l’auteur porte un regard qui m’a paru exagérément psychologisant (…& cliché, en fait) sur sa vie & ses motivations. J’ai aussi l’impression que la bédé pourrait être difficile à suivre pour les personnes qui n’ont pas déjà lu autre chose sur le conflit. Mais même si Igort ne s’embarrasse pas de résumé des événements (ou même d’une simple ligne de temps), le résultat demeure extrêmement poignant.

& ensuite, après les Cahiers russes, il y a eu Gorazde, le livre incroyable que Joe Sacco a fait sur la guerre dans une petite enclave musulmane de Bosnie.

saccoJe ne sais pas par où commencer pour parler de Gorazde, sinon par : c’est extraordinaire. C’est le résultat d’un travail de moine, mais aussi d’excellent journalisme. Plus encore que dans les autres livres de Sacco que j’ai lus, il y a ici un désir profond de tout enregistrer, de tout comprendre, de tout nommer. Sacco se rend à Gorazde, ne peut pas s’empêcher d’y retourner, participe au quotidien des personnes qu’il y rencontre, revient avec eux sur chacune des étapes qui les ont menés à leur situation actuelle — & le livre le suit dans cette quête.

Évidemment, on se doute dès le départ que les questions de Sacco ne peuvent aboutir qu’au récit d’horreurs absurdes, des boucheries qui semblent aussi insensées qu’improbables. Mais la bédé nous y amène tranquillement, par des chemins détournés. & tout le talent de Sacco réside là-dedans, je crois : on apprend à connaître les gens avant de savoir précisément quelles horreurs ils ont traversé, on découvre leurs tracas quotidiens avant d’avoir accès aux douleurs qu’ils traînent, & ça contribue à humaniser leur expérience. Les personnes ne sont pas, dans Gorazde, que des tragédies. Elles ne personnifient pas la guerre à elles seules, elles ne sont pas plus grandes que nature. Elles sont toutes petites, ordinaires, parfois banales. & c’est ce qui rend encore plus injuste la situation dans laquelle elles se retrouvent.

Je me relis, & il y a une chose qui me frappe : ces deux bédés abordent la guerre depuis l’extérieur, par le biais de narrateurs-bédéistes qui découvrent le conflit & ses atroces absurdités au fil du récit. Dans le cas de Poste restante Beyrouth, c’est le contraire : une narratrice qui raconte la guerre de l’intérieur, qui la vit comme un événement qui, avant d’arriver aux autres, lui arrive à elle. Pourquoi est-ce que j’ai moins d’empathie pour l’histoire d’Asmahan que pour celles que rapportent Igort & Sacco? À cause du brouillard de la fiction? De la prose un peu fleurie? Parce que les malheurs d’Asmahan sont, toutes proportions gardées, encore les moins tragiques du lot? & comment est-ce qu’on peut comparer les guerres, de toute façon?

Je n’ai jamais voulu être le genre de lectrice qui aime mieux un livre parce qu’il est basé sur une histoire vraie. J’espère que ce n’est pas ce que je suis en train de devenir.

En rafale! (version jeunes filles en fleur, mettons)

hibiscusPurple Hibiscus (Chimamanda Ngozi Adichie)

De Chimamanda Ngozi Adichie, j’ai lu (& beaucoup aimé) le roman Half of a Yellow Sun & That Thing Around Your Neck, un recueil de nouvelles. Avant de lire son dernier livre, paru très très récemment, je me suis dit que je ferais bien de me déniaiser & de faire ce que je me dis que je devrais faire depuis au moins deux ans & demi, c’est-à-dire : lire son tout premier roman.

Purple Hibiscus a pour narratrice Kambili, quinze ans, dont la vie est quasi entièrement écrasée par la présence de son père, espèce de patriarche supra-religieux qui domine & dirige les activités de la maisonnée. Mais dans un Nigéria durement secoué par les suites d’un coup d’État militaire, Kambili & son frère réussiront, paradoxalement, à grappiller quelques miettes de liberté qui repousseront peu à peu les frontières de leur monde – jusqu’à ce que, bien sûr, tout éclate.

Il y a dans ce roman déjà toutes les choses qui font des livres suivants d’Adichie ce qu’ils sont : une plume riche & imagée, tout un tapis luxuriant d’odeurs & de textures que l’auteure réussit à dérouler sous les pieds du lecteur ; la volonté de parler, mais avec délicatesse, mais avec subtilité, de choses aussi importantes que la famille, la religion, le colonialisme ; le talent nécessaire pour broder, à partir d’une histoire toute personnelle, centrée comme elle l’est sur Kambili & son univers étroit, le portrait nuancé d’un pays & des gens qui y vivent. Malgré quelques maladresses, dont un rythme pas toujours assez resserré & une fin que j’ai trouvée juste un peu bâclée, Purple Hibiscus reste d’un charme douloureux.

jane

Jane, le renard & moi (Isabelle Arsenault & Fanny Britt)

Preuve qu’il ne faut jamais jamais jamais se laisser convaincre que tous les livres qui reçoivent une forte couverture médiatique ne le méritent sûrement pas tout à fait, Jane, le renard & moi est beau à en pleurer. (Ce que j’ai fait. Pas à chaudes larmes, mais quand même.)

Le livre relate quelques mois dans la vie d’Hélène, petite fille très seule qui aime les robes à crinoline & qui lit fiévreusement Jane Eyre dans l’autobus. Hélène doit composer, à l’école, avec plusieurs ex-amies qui s’amusent à parsemer les murs de graffiti qui sont autant de petites phrases assassines ; elle traîne aussi, tout au fond d’elle-même, une vision déformée de ce qu’elle est & de ce dont elle est capable. Le thème n’est pas nouveau, peut-être, mais la façon dont il est traité rend l’histoire incroyablement poignante. Les dessins d’Isabelle Arsenault, qui alternent entre le gris du quotidien d’Hélène & toute la couleur que la petite fille trouve dans le roman de Charlotte Brontë, sont d’une délicatesse exquise, parfaite, tandis que les mots de Fanny Britt, leur rythme, les sonorités qu’ils prennent sur la page, crèvent doucement le cœur.

À faire lire à toutes les petites & grandes filles du monde. (& aux garçons aussi, bien sûr.)

Paul au parc (Michel Rabagliati)

paulJe me sens toujours un peu stupide à l’heure d’écrire quelque chose sur une des bédés de Michel Rabagliati parce que je me dis seigneur, qu’est-ce que j’ai à dire que quelqu’un a pas déjà dit avant moi? (Étrangement, c’est pas le genre d’idée qui m’assaille quand je prends huit cents trente deux mots pour déblatérer sur un des classiques de la littérature occidentale.) Aussi parce que je sais jamais (je crois que je saurai jamais) comment parler, je sais pas, adéquatement d’une bédé. Mon expérience de lecture est toujours tellement visuelle (…ce qui surprendra personne) que j’ai de la difficulté à la mettre en mots.

BREF. Long (peut-être pas tant que ça) préambule pour dire : voici cette bédé, que j’ai beaucoup aimée, & que beaucoup de gens avant moi ont beaucoup aimé, & dont je parlerai sûrement très imparfaitement (& aussi de façon assez peu concise, comme c’est parti là).

Dans ce septième tome de la série, on retrouve Paul en 1970, à cet âge qui frôle l’adolescence sans tout à fait dépasser l’enfance. Dans les mois qui mènent à la crise d’Octobre, on le suivra dans toute une succession de découvertes – les scouts, la bande dessinée, les filles, la musique, même le théâtre. On plongera aussi, par la bande, dans les tensions familiales qui bercent l’appartement où il grandit, & on suivra la saga du FLQ, rendue à fois plus légère, à cause du regard de Paul, & plus lourde, à cause de notre regard à nous, qui ne peut pas se fermer les yeux devant ce qui va arriver. Mais le récit, en général, a une lenteur naïve qui fait du bien ; un rythme qui donne le temps à l’auteur de nous montrer, par petites touches adroites, le monde qui est celui de Paul, celui qui, plus tard, contribue à faire de lui ce qu’il est.

C’est ce que je retiens le plus du livre : l’impression d’être plongée dans un univers, celui d’un enfant, dont les frontières encore étroites s’élargissent progressivement. Les gens que Paul rencontre, les choses qu’ils lui apprennent, les mondes auxquels ils l’initient, chacun à leur façon – c’est à travers eux que l’intrigue se tisse, pas à pas. Paul au parc, pour moi, c’est donc un peu le récit de ce moment de l’enfance où les parents, & les choses qu’ils nous laissent, commencent à s’effacer au profit de d’autres personnes, adultes ou pas, qui nous aident à nous forger. & tout ça enrobé dans un dessin qui réussit à surprendre sans jamais arrêter d’être réconfortant, parsemé de détails qu’on aime tracer du bout des doigts, en souriant.

& pour la fin… La description du livre sur le site de la Pastèque mentionne que « le drame ne vient pas toujours d’où l’on pense » &, euhm, ce serait difficile de mieux résumer, sans en dire trop, les dernières pages de Paul au parc. La tragédie frappe abruptement, l’émotion aussi ; si ça m’a tout d’abord semblé un peu soudain, je me suis rappelée que la vie est toute pleine de ces choses, bonnes ou mauvaises, qui sortent de nulle part & qui chambardent tout. (Mais j’ai encore ce petit espadrille à quatre lignes en travers de la gorge.)

C’est pas mon préféré des Paul &, à part ce coup qui frappe à la fin, il faut dire que l’ensemble est à peu près dénué de rebondissements – mais ça reste doux-amer, & maîtrisé, & drôle, & ben ben ben bon.

Broderies (Marjane Satrapi)

Feuilleter les pages de cette bédé, c’est être convié à une séance de thé à Téhéran, avec toute une trâlée de femmes iraniennes qui font honneur à la maxime qui ouvre le livre : « parler derrière le dos des autres est le ventilateur du cœur… »

Dans le confort du salon de la grand-mère de Satrapi, les anecdotes se succèdent, chacune des femmes prenant la parole pour raconter une histoire, la leur ou celle d’une autre. Les thèmes abordés sont ceux auxquels on pourrait s’attendre : le mariage, les hommes, le sexe, l’amour. Mais les récits sont le plus souvent irrévérencieux, délicieusement effrontés, & m’ont laissé une impression de connivence, comme si le caractère cru de ces histoires tissait une complicité entre les personnages & le lecteur. & puis les dessins de Satrapi ont eux aussi un peu de cette si jolie insolence : ils s’éparpillent dans les pages, s’entortillent autour des mots des personnages. L’ensemble présente une grande vitalité, quelque chose comme une joie de vivre, une joie de raconter la vie, qui transcende les petites tragédies qui se cachent souvent dans les histoires de ces femmes.

Même si certains récits ne dépassent pas l’anecdotique, d’autres laissent aussi deviner le contexte iranien & ses particularités, les restrictions qui encadrent la vie de ces femmes qui, dans Broderies, parlent si librement de l’intime. C’est ce contraste qui, pour moi, a rendu cette lecture aussi divertissante qu’intéressante.

En rafale! (version années 20)

Kiki de Montparnasse (Catel & José-Louis Bocquet)

Cette bédé-brique est un tourbillon de visages, de fêtes, de toiles, de liaisons amoureuses, de musique & d’après-midi en terrasse.

C’est étourdissant.

C’est surtout l’histoire d’Alice Prin, arrivée à Paris à l’adolescence & devenue dans les années 20 l’une des modèles les plus en demande de Montparnasse, chouchoutée par les artistes de l’avant-garde parisienne. Kiki, comme on la surnomme très vite, est haute en couleur, bruyante, parfois vulgaire mais toujours vivante, délicieusement heureuse au cœur des foules & sur la scène des cabarets où elle chante, danse, & boit peut-être juste un petit peu trop. C’est son monde que l’on découvre à travers cette bédé, un monde vibrant, démesuré, où foisonnent les artistes & les excès.

J’ai bien aimé, même si je me suis parfois perdue dans la succession de noms & de visages qui parsèment la vie de Kiki. Je regrette aussi un peu que le lecteur ait si peu accès à la vie intérieure de la principale intéressée : j’ai souvent eu l’impression de voir défiler les événements sans trop comprendre pourquoi elle choisissait d’agir comme elle le faisait, ce qui la poussait à être comme elle était. C’est un peu drôle à dire mais, malgré toutes les pages passées en sa compagnie, ce n’est pas un personnage que je connais beaucoup mieux qu’avant le début de ma lecture.

Clouds of Witness (Dorthy L. Sayers)

Deuxième volet des aventures de Lord Peter Wimsey, dont j’avais tellement tellement tellement aimé le premier tome. & forcément, mes attentes étaient si hautes que ça pouvait presque pas faire autrement, petite déception ici.

Dans ce roman-ci, c’est la famille même de Wimsey qui est au cœur de l’intrigue : le fiancé douteux de sa sœur est retrouvé mort aux portes d’une maison louée pour l’été, le frère aîné Wimsey est accusé de meurtre, & commence une longue enquête où PLÉTHORE de témoins se succèderont pour faire la vie dure à Wimsey le pseudo-détective, Bunter son valet, & Parker le vrai-de-vrai-détective de Scotland Yard.

& ça fait du bien de retrouver ces trois personnages, & les échanges toujours aussi délicieux qui caractérisent leur relation, mais cette intrigue traîne. Je trouve pas d’autre mot. Elle est aussi parsemée de coïncidences plus que légèrement tirées par les cheveux (…une lettre que tout le monde cherche réapparaît comme par magie entre les carreaux d’une fenêtre?) & se termine par un épisode de simili-suspense judiciaire qui m’a assez profondément ennuyée. L’ensemble demeure assez charmant – mais come on, Dorothy. Je sais que t’es capable de mieux.

En rafale! (version bédé)

Blankets (Craig Thompson)

J’avais beaucoup entendu parler de cette bédé-baleine (presque six cents pages, c’est pas rien) & j’ai dû faire preuve de patience pour réussir à me hisser au premier rang de la liste d’attente de la bibliothèque – mais j’ai finalement réussi à la lire!

…& petite déception, finalement. J’ai pas pu faire autrement que de m’exclamer devant les dessins extraordinairement travaillés de Craig Thompson, mais le récit lui-même m’est apparu (& je suis un peu désolée de dire ça comme ça) comme une version bédé-esque d’un téléroman pour adolescents : un gars qui grandit dans un trou perdu, ne trouve sa place nulle part, passe son temps à dessiner, rencontre une fille, remet en question sa foi & les préceptes de la religion de ses parents… Rien de mauvais là-dedans – mais rien non plus de très neuf dans la façon de le présenter.

Mais un dessin magnifique, quand même.

Nicolas (Pascal Girard)

Toute petite bédé au dessin qui semble presque crayonné à la va-vite, Nicolas raconte le deuil & ses ramifications de façon impressionniste, dans une série de tableaux qui réussissent à atteindre l’émotion sans jamais tomber dans le mélodrame. Les vignettes montrent avec délicatesse, parfois même avec humour, comment la perte de son petit frère suit le narrateur toute sa vie, & comment le chagrin sait s’attacher à nous & nous ébranler longtemps.

Sobre & triste & doux. (Mais pas trop.)

Fun Home : A Family Tragicomic (Alison Bechdel)

Dans cette bédé autobiographique, la narratrice grandit dans une vieille maison néo-gothique que son père s’acharne à faire revivre, mais revivre telle qu’elle l’était à l’époque de sa construction, tentures de velours et papier peint inclus. & tout dans leur vie familiale semble un peu à l’image de la maison – froid, guindé. Artificiel. Des couches de vieille poussière cachées sous les lattes du plancher. & si en plus on sait qu’une partie de la maison abrite une entreprise de pompes funèbres (le Fun du titre venant de Funeral), ça donne la mesure de tout ce qu’il y a de pas très réjouissant dans le foyer familial.

(Faut dire que j’ai pas mal cherché (en vain) le comic du tragicomic annoncé par le titre. Mais c’est un détail.)

L’histoire est donc celle d’une petite fille qui vieillit & se découvre dans un environnement fait de distance & de secrets bien gardés, où domine la figure d’un père irascible, demandant, parfois étrangement lyrique, mais toujours à peu près antipathique. Ses rapports avec la mère sont tendus, son attitude envers ses enfants est pas exactement affectueuse, mais la narratrice lui voue quand même un amour dont les ambiguïtés resurgiront le jour où, étudiante à l’université, elle apprendra sa mort & quelques-uns de ses mystères. C’est cet événement, le décès du père, qui propulse le récit, nous entraînant dans les réminiscences de l’auteur, qui réfléchit sur l’enfance & la famille, mais aussi sur les étapes parfois difficiles de son coming-out.

Le récit que Bechdel livre est tissé de références littéraires, ce que j’ai tout d’abord trouvé intéressant, puis un peu lassant. Intéressant parce qu’elle réussit à communiquer à quel point c’est un réflexe pour elle que d’essayer d’expliquer, de comprendre sa vie à travers le filtre de la fiction – mais un peu lassant parce que tsé, trop c’est trop. & tout mon rapport au livre se décline un peu comme ça, en fait : je reconnais qu’il y a beaucoup de bonnes choses dans le récit, que le dessin est bien exécuté, que les images disent ce qu’elles ont à dire, que les thèmes sont abordés de façon très compétente – mais j’ai trouvé le tout un peu redondant, & rien ne m’a vraiment touchée.

Ce qui m’a le plus bloquée, je pense, c’est à quel point on ressent difficilement l’amour filial, dans ce récit. Tout le monde est froid. Chacun s’isole dans son coin de cette grande maison un peu lugubre, chaque membre de la famille semble vivre dans une semi-autarcie faite de grandes poursuites artistiques – la mère & son théâtre, le père & ses livres, la narratrice & ses dessins, les deux frères & d’autres choses qu’on n’apprend pas, parce que les deux frères sont pas particulièrement importants dans l’histoire – mais quand le père meurt, on devrait ressentir la tristesse qui pèse sur la famille, le vide que ça laisse ? Alors que l’auteur ne fournit jamais assez de matériel pour qu’on puisse se laisser séduire par ce personnage compliqué & assez fondamentalement déplaisant ? Je sais pas. Puisque tout était froid, tout a fini par me laisser froide, j’imagine.