…en 2012

Petite histoire de la voiture piégée (Mike Davis)

voitureLe récit que Mike Davis fait de l’irruption dans les villes des voitures piégées est, on s’en doute, une histoire passablement sordide. Depuis la première charrette bourrée d’explosifs à sauter sur Wall Street en 1920, cadeau d’un anarchiste italien qui finira paisiblement ses jours dans la mère patrie, jusqu’aux véhicules qui hypothèquent aujourd’hui le quotidien de plusieurs citadins du Moyen-Orient & compliquent l’action des soldats que diverses nations y envoient, l’auteur procède à l’inventaire, chronologique & impitoyable, de ces bombes toutes particulières. Sans jamais être une lecture très réjouissante, le livre a le mérite de demeurer informatif sans jamais cesser d’être percutant.

Parce qu’en plus de se pencher sur la genèse des véhicules piégés (premiers grands utilisateurs : des extrémistes israéliens) & les façons toujours fascinantes & horrifiantes dont différents groupes, de différentes régions du monde, se sont appropriés cette technologie meurtrière, Davis réfléchit aux conditions qui favorisent l’utilisation de ces engins : la pauvreté & le manque de moyens ; un régime autoritaire ; une forte présence (armée) étrangère ; la perception de grandes injustices, réelles ou pas. Comme l’auteur l’explique, la voiture piégée a l’avantage d’être peu coûteuse & dotée d’une grande puissance de destruction, mais aussi de s’avérer impossible à ignorer :

Pour emprunter une formule frappante de Régis Debray, [les voitures piégées] sont un « envoi de lettre, écrite avec le sang des autres ». Contrairement à d’autres formes de propagande politique, des graffitis muraux aux assassinats individuels, leur occurrence est pratiquement impossible à nier ou à censurer. Cette certitude de pouvoir se faire entendre du monde entier, même dans un contexte d’isolation extrême ou sous un régime fortement autoritaire, constitue pour ses usagers potentiels l’un des principaux attraits de la voiture piégée. (p. 18)

Sans jamais excuser les responsables de ce type d’attentats, encore moins les grandes causes politiques ou religieuses ou nationalistes qui justifieraient le nombre de victimes qu’ils font chaque année, le livre en vient cependant à la conclusion que les voitures piégées, presque impossibles à déceler à distance, ne peuvent espérer être éradiquées par les moyens qui sont présentement mis en œuvre – systèmes de détection sophistiqués & etcétéra. Dans plusieurs villes du monde, nous démontre l’auteur, « les voitures piégées sont le pain quotidien & l’infanterie lourde du terrorisme urbain » ; elles « détruisent systématiquement l’armature morale & physique des villes cibles » (p. 15). Mais ces bombes, au final, apparaissent comme les effets de causes plus profondes, celles-là mêmes que Davis voudrait voir traitées : le sort peu enviable des régions déshéritées du monde, & les manières contradictoires dont cette injustice peut attiser certaines formes de violence.

Ça reste un livre un peu difficile, où les chapitres sont portés par un minimum de mise en contexte ; ça reste aussi, avec l’énumération sans fin d’attentat après attentat après dizaines de morts après centaines de morts, un exercice un peu abrutissant. Un peu déshumanisant, paradoxalement – comme les bulletins de nouvelles les plus horribles qui, regardés trop souvent, finissent par ne plus nous faire grand-chose. Bref! Pas un livre de chevet (…à moins que vous teniez à faire des cauchemars), mais un ouvrage qui a quelque chose de brûlant &, je pense, de nécessaire.

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Un épisode dans la vie du peintre voyageur (César Aira)

EPSON MFP imageCe livre est plus intelligent que moi.

J’y pense depuis quelques jours, depuis que je l’ai terminé, & c’est la conclusion à laquelle je suis arrivée. Lire ce roman (j’aurais dit novella, mais c’est bien écrit roman sur la couverture rouge) n’était pas toujours palpitant (…mettre quatre jours à lire quatre-vingt-quatre pages, ça dit quand même quelque chose), mais ce n’était pas non plus foncièrement désagréable ; c’était seulement – déroutant? Je suis pas certaine que ce soit le mot que je cherche. Bref. Ce que je veux dire, c’est : je pense avoir passé le gros du livre à entendre la signification profonde des phrases devant moi passer en coup de vent au-dessus de ma tête. J’ai saisi la trame immédiate de l’intrigue (peut-être plus « l’intrigue » entre guillemets, en fait?), mais pas ce qu’il y a en dessous – pas les questions que le livre pose, pas les choses bien juteuses qui se cachent sous les mots. Juste le squelette du roman, & encore.

Mais pour revenir un peu en arrière : je me suis un peu ennuyée dans mes dernières lectures de fiction (…& ici je parle même pas des Frères Karamazov de Dostoïevski, toujours en cours, & qui réussit à être tour à tour étrange & captivant & assommant à en mourir), alors je me suis dit que je me requinquerais la cervelle avec César Aira, un auteur argentin prolifique qui écrit de tout petits romans déjantés & brumeux, des espèces de contes qui ne mènent nulle part, ou pas exactement où on l’aurait cru, ou tellement loin au-delà de l’horizon du connu que ça en donne le tournis. Ou c’est ce que j’avais lu de lui, jusqu’à ce que je tombe sur Un épisode dans la vie du peintre voyageur.

Ce roman, c’est la biographie (fictive) de Johan Moritz Rugendas, peintre allemand (fictif) du XIXe siècle qui voyage en Amérique du Sud pour en immortaliser les paysages. Parce que Rugendas est un « peintre de genre » & que c’est tout ce qu’il peint, des paysages, en utilisant un procédé de représentation particulier que euhm (ça commence) je n’ai pas tout à fait compris. Le récit s’attarde au deuxième voyage que le peintre fait en Argentine, voyage qui le mène de la cordillère des Andes jusque dans les pampas du centre du pays. Voyage qui se terminera abruptement, aussi, dans un accident quasi apocalyptique qui bouleversera la vie de Rugendas, chambardera sa vision du monde &, bien sûr, marquera son art.

C’est un scénario un peu maigre qu’Aira décrit dans une prose maîtrisée, qui détaille sans jamais s’emballer, même dans les passages les plus dramatiques. Il y a quelque chose de très posé dans la façon dont l’auteur raconte cette histoire – quelque chose qui rappelle la biographie, justement, le style auquel on pourrait s’attendre dans une biographie. Mais ça n’empêche pas que se glissent dans le récit quelques digressions, de plus en plus fréquentes à mesure que le livre avance ; de plus en plus obscures, aussi, de plus en plus alambiquées. & c’est là que je me suis perdue. J’ai pas su déchiffrer ce qu’il y avait dans ces parenthèses, comprendre la manière dont elles étaient imbriquées dans l’histoire ; je suis arrivée à la fin du livre & je me suis dit, cibole. Cibole, faudrait que je recommence depuis le début.

Ça me frustre encore un peu, quand j’y repense. Mais je me dis aussi qu’il y a des rendez-vous ratés, parfois, & que c’est pas si grave. Que c’est peut-être comme avec Borges, sur lequel j’ai encore jamais réussi à accrocher? Que l’occasion se représentera sûrement un jour, & qu’entre-temps, c’est pas la fin du monde.

(…même si ce livre, chaque fois que je vois sa couverture rouge sur ma table de chevet, continue de me faire sentir juste assez stupide pour que j’aie hâte de le ramener à la bibliothèque.)

Allers simples : aventures journalistiques en Post-Soviétie (Frédérick Lavoie)

allers simplesBon bon bon : parfois, ça me rend un peu claustrophobe que de m’être donnée comme, je sais pas, mission? mandat? de lire & de recenser la plupart des livres d’ici (ici étant, disons, la portion francophone de l’Amérique) que je lis. Je me dis, c’est tellement petit. Le marché pour les livres, le public, le milieu littéraire, tout ça. C’est difficile de se sentir assez à l’aise pour parler en mal de certains livres quand on porte une telle impression de proximité.

Ce qui veut absolument pas dire que j’ai pas aimé Allers simples. J’ai beaucoup, beaucoup aimé. Mais avec quelques réserves que je trouve encore difficiles à exprimer, à cause de cette sensation d’étroitesse que je ressens souvent en écrivant sur les livres d’ici – mais aussi parce que je porte la Russie & le temps que j’y ai passé quelque part sous mes côtes, dans un espace encore très sensible, & que ça colore forcément la lecture que je peux faire de récits comme ceux que livre Frédérick Lavoie.

Post-Soviétie : Ensemble géographique non officiel regroupant douze des quinze républiques qui formaient l’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS) de 1922 à 1991. […] Les pays de Post-Soviétie sont notamment unis par une lingua franca (le russe), une tendance politique dominante (l’autoritarisme) et des problèmes socio-économiques communs (lourde bureaucratie, corruption endémique, forte économie informelle).

L’auteur entre en collision avec cette Post-Soviétie, grise & vaste & contradictoire, de façon assez spectaculaire : il part en Biélorussie couvrir les élections présidentielles de 2006, celles de la révolution qui n’a jamais levé, se fait arrêter dans une manifestation & se retrouve en prison. C’est cet épisode qui donne le coup d’envoi du livre ; c’est aussi celui qui condense le mieux les forces & les quelques maladresses des récits à venir. D’un côté, dissection dynamique & précise du contexte & du système dans lesquels tombe l’auteur. & de l’autre – sans vouloir rien enlever à l’expérience de prison très réelle & sûrement très inconfortable de Frédérick Lavoie, on sourit un peu quand on lit des choses comme : « Celui qui a connu la prison et en est ressorti comprend mieux les pleurs du bébé naissant, privé de la protection du ventre maternel. » (p. 53)

Dans les chapitres qui suivent, l’auteur s’attache à décrire certains des endroits où il s’est retrouvé, comme journaliste, pour couvrir des événements & des guerres, déterrer des histoires & croquer des ambiances. Ces allers simples, nés « d’un coup de tête doublé d’un coup de cœur » (p. 77), nous catapultent dans le Caucase, dans les républiques d’Asie centrale, dans l’Extrême-Orient russe. Chacune de ces régions amène son lot d’enjeux à explorer & de méandres administratifs à décortiquer, que Frédérick Lavoie expose avec une minutie exemplaire & un enthousiasme contagieux. À ce titre, j’ai vraiment beaucoup aimé la section sur l’Abkhazie, petite région du Caucase, encore officiellement située à l’intérieur des frontières de la Géorgie, & dont l’indépendance n’est reconnue par à peu près personne – sauf la Russie. Les réflexions que l’auteur tire des histoires qu’il couvre, réflexions sur l’omniprésence dans la république du désir de reconnaissance de l’indépendance, offrent toute une gamme de nuances nécessaires.

J’ai aussi été captivée par les questions soulevées dans les autres passages sur le Caucase – Ossétie du Sud & Géorgie, Tchétchénie – qui, forcément, parlent de la guerre. De la vérité qui prend le bord à l’heure d’identifier soigneusement de quel côté se situent les belligérants, qui sont les bons & qui les méchants. L’auteur expose notamment la façon dont ces guerres complexes & explosives sont traitées dans les médias d’ici : « Personne n’a besoin d’imposer une ligne éditoriale à quiconque pour que celle-ci soit trompeuse. Le biais culturel est circonstanciel. Après avoir discuté avec plusieurs reporters dans les mois suivant le conflit [en Ossétie du Sud], j’en arriverai à la conclusion que le problème ne se trouvait pas tant du côté des journalistes sur le terrain que de celui des rédactions et de leur perception de ce conflit éloignée. » (p. 95) Dans le cas de l’Ossétie du Sud, où la Géorgie était l’agresseur initial mais où le biais est tellement fort contre la Russie que plusieurs journaux occidentaux finiront par parler de « l’offensive russe » – comment couvrir la guerre?

Il y aurait plusieurs autres choses à mentionner dans Allers simples : le poids écrasant des traditions au Tadjikistan ; les néo-nazis de Vladivostok & les dynamiques particulières du racisme à la russe, que j’essaie parfois (en vain) d’expliquer ; la vie en pays autoritaire & la paranoïa semi-généralisée qui en naît. & ce qui peut pousser un journaliste à avoir envie de se rendre dans un endroit comme la Tchétchénie : « Ce serait mentir que de dire que ce n’est pas aussi pour l’aura. Lorsque je pars vers un danger possible – aussi minime soit-il –, je le fais par besoin de dépassement des limites de mon courage, mais aussi, un peu, peut-être, pour pouvoir brandir cette aventure comme un trophée. Pour revenir dans le monde des conforts avec des mots qui frappent. Comme Grozny, guerre ou Tchétchénie. » (p. 262) Parce que parmi les passages plus autobiographiques, qui ne sont pas toujours réussis, il y a ces perles, où Frédérick Lavoie parle avec beaucoup de justesse & d’honnêteté des contradictions qu’il porte, des zones d’ombre intérieures que le voyage & l’inconnu révèlent forcément – & c’est presque aussi intéressant que de lire sur les frasques des dictateurs mégalomanes d’Asie centrale.

« […] il y a tant d’histoires muettes à faire parler » (p. 77), explique l’auteur dans l’un de ses récits. & c’est ce qu’il réussit à faire, finalement, malgré quelques petits écarts où la tentation de parler de soi est visiblement trop grande pour y résister – & ce serait un peu difficile de le blâmer pour ça.

The House of Mirth (Edith Wharton)

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«The whole truth?» Miss Bart laughed. «What is the truth? Where a woman is concerned, it’s the story that’s easiest to believe.» (p. 234)

J’ai lu ce livre en septembre (septembre…!) &, chaque fois que je vois son bout de couverture qui me salue depuis la deuxième tablette de la bibliothèque, il y a comme un grand quelque chose qui monte en moi. Un chagrin qui n’est pas tout à fait triste ; une nostalgie particulière. La meilleure des nostalgies, en fait : celle qui s’attache aux livres qu’on aimerait pouvoir relire pour la toute première fois.

C’est le début du XXème siècle & c’est la Belle Époque à New York, avec toutes les lettres majuscules du monde & toute la verroterie qu’on peut imaginer. Edith Wharton, avec une plume assurée & merveilleusement acérée, délicate mais solide, précise & juste ce qu’il faut d’irrévérencieuse, trace le portrait des coulisses de la bonne société new-yorkaise : l’argent & les soirées & l’opéra ; une maison à Long Island & une autre à Newport ; les parties de bridge dans des salons refaits à la dernière mode – & les jolies robes, toujours les jolies robes. Surtout celles de Lily Bart, héroïne du roman, dont le parcours descendant (social & financier) donne au récit son intrigue.

Pourquoi j’aime autant les livres engoncés dans des excès de mondanités & de règles sociales rigides? Je sais pas. Mais The House of Mirth est tout ça : un monde hermétique aux codes intransigeants & aux politesses perfides, tout ça badigeonné d’une couche épaisse d’égoïsme & de frivolité. C’est un roman qui, étrangement, m’a donné le goût de relire The Great Gatsby. Même si ça ne se passe pas à la même époque, même si Fitzgerald est beaucoup plus clinquant que Wharton – il y a comme toutes ces images de tragédies qui suivent doucement leur cours sous le vernis, ce thème de l’argent qui isole les gens. Mais, surtout, parce que c’est le livre d’un personnage parfaitement contradictoire & humain : Lily.

Lily est un produit du monde assez horrible que Wharton s’attache à décrire. Elle est belle & raisonnablement intelligente, brillante à sa façon, &, lorsque le roman démarre, elle fait partie des mondaines les plus en vue de New York. Mais Lily a un problème : contrairement aux gens qu’elle fréquente, elle n’a pas d’argent à elle – ou enfin pas vraiment, ou pas assez. &, à vingt-neuf ans, elle cherche assez désespérément à faire un bon mariage, histoire de régler une bonne fois pour toute la position de plus en plus inconfortable qui est la sienne. C’est ce qui rend le roman si captivant, dès le départ : Lily connaît les travers de la société dans laquelle elle évolue, elle saisit très bien, rationnellement, l’ampleur de la superficialité & du vide des gens qui la composent, mais c’est quand même tout ce à quoi elle aspire. Parce que c’est tout ce à quoi son éducation l’a préparée, danser & jouer aux cartes & choisir soigneusement sa toilette ; parce que c’est une jolie fille de bonne société, & que c’est tout ce qu’on lui a montré.

C’est quelque chose qui me l’a rendue très attachante, mais aussi assez incroyablement exaspérante.

Parce que les malheurs de Lily lui sont au moins partiellement imputables – pas seulement à cause de son éducation, pas seulement à cause de son entourage, mais aussi à cause d’elle-même, de ses faiblesses & de ses mauvaise décisions. L’intrigue joue très habilement là-dessus, sur cette ambigüité que porte Lily, sur cette façon qu’elle a de se tirer dans le pied à chaque fois, presque malgré elle, parce qu’elle veut réussir, mais qu’elle veut aussi essayer de conserver quelque chose comme une fibre morale, de suivre un code d’honneur que personne d’autre ne comprend. Ça donne au récit quelque chose de touchant, mais aussi une impression d’inéluctabilité : on sait qu’elle n’y arrivera pas. On sait que Lily finira par se retrouver, comme l’exprime si bien l’auteure, « behind the social tapestry, on the side where the threads were knotted and the loose ends hung. » (p. 285) On sait qu’il est impossible, pour elle, de gravir les échelons de la bonne société en demeurant intègre.

& c’est un peu, à travers Lily, toute la position difficile des femmes de l’époque qui nous est racontée ; tous les éléments qui, doucement, presque élégamment, viennent étouffer leurs mots & leurs désirs jusque dans leur gorge. Impossible pour moi de garder autre chose qu’une grande impression d’injustice & d’impuissance, après avoir lu ce roman. Ça, & l’envie de le relire.

La juste part : repenser les inégalités, la richesse & la fabrication des grille-pains (David Robichaud & Patrick Turmel)

juste partComme je suis présentement en train de me traîner à travers les dix-huit mille pages des Frères Karamazov de Dostoïevski & que c’est pas le genre de livre que je peux lire dans l’autobus – a) par son poids & b) par son contenu souvent assez incroyablement touffu – j’emprunte de petits livres à la bibliothèque & je les gobe comme des bonbons, pour me reposer la tête entre deux chapitres sur la foi & l’Église orthodoxe dans la Russie du XIXème siècle.

Donc! Robichaud & Turmel s’attaquent ici, avec La juste part, à quelques idées fortes : que le respect des droits de propriété justifie qu’on s’oppose à la redistribution de la richesse, & que ceux qui sont riches méritent pleinement de l’être – à cause de leur travail acharné, leur intelligence, etcétéra. Ils assènent quelques bons coups de massue aux arguments qui entourent ces notions, & proposent une démonstration élégante (& élégamment vulgarisée) du caractère collectif de la production de la richesse dans nos sociétés.

En gros, les auteurs décortiquent les conditions de la réussite économique, illustrant que tous ceux qui prospèrent sur le marché bénéficient d’un contexte général qui dépasse leurs seules capacités individuelles : les connaissances accumulées par d’autres avant eux, les avancées technologiques qui bercent leur quotidien, les divers systèmes d’éducation, de santé, les structures institutionnelles – une masse de choses qui détermine les possibilités de chacun. Non seulement tous les membres d’une société ne profitent pas de la même façon, ni avec la même intensité, de ce bagage collectif, mais ceux qui créent de la richesse le font grâce à des processus de coopération & de collaboration qui, le plus souvent, sont évacués du discours économique ambiant. De là la nécessité, selon Robichaud & Turmel, de réguler le marché &, bien sûr, d’instaurer des mécanismes de redistribution de la richesse. Comme ils le résument :

« […] le hasard et la contingence, ainsi que nos choix institutionnels, jouent un rôle structurant sur ce que l’on devient. Cela nous permet de relativiser l’importance de la responsabilité individuelle (mais sans y renoncer) et renforce la thèse voulant que nous ne sommes pas les seuls propriétaires de ce que nous produisons. » (p.67)

Mis à part l’impôt progressif, cependant, les auteurs n’abordent pas beaucoup le détail de ces dispositifs de redistribution. On pourrait aussi leur reprocher, peut-être, de parler des « tenants de la droite économique » comme si tous ces messieurs formaient un bloc monolithique ; ce n’est évidemment pas le cas. Malgré tout, La juste part reste un petit ouvrage à la fois sympathique & instructif, accessible sans être simpliste, qui a le mérite de remettre plusieurs pendules à l’heure.

Intimité & autres objets fragiles : nouvelles (Marie-Ève Sévigny)

Un autre tout petit livre (cent pages!) que j’ai commencé & terminé dans la même journée, juste après avoir terminé Le sang du cerf. Mais le nombre de pages, vraiment, c’est pas mal la seule chose que ces deux livres ont en commun ; ça, & le fait qu’ils m’ont fait quelque chose, chacun à leur façon.

Alors que le roman de Rosalie Lavoie était de ceux qui vous laissent avec de grandes taches sombres & gluantes plein les mains, le recueil de nouvelles de Marie-Ève Sévigny se situe plutôt dans l’autre extrémité du spectre de couleurs : on est dans le pastel, le délicatement enluminé, l’aquarelle. Des touches précises mais douces qui construisent des récits qui, si l’auteure n’avait pas autant de talent, risqueraient d’être un peu fades. On n’échappe pas à une certaine uniformité de ton – & c’est vrai que j’ai parfois eu l’impression d’avoir à composer avec des narrateurs aux voix presque entièrement interchangeables – mais les histoires qui composent ce livre font partie de celles dont je me rappellerai à cause de la façon dont elles sont racontées, plus que pour les thèmes ou les incidents qu’elles abordent.

De ces dix histoires, qui parlent de solitude, voulue ou pas (Le parc Dante, Intimité, Tout sucre, tout beurre), mais aussi du pouvoir évocateur de certains rêves (Les petits papiers, Le chien Jivago) & de certains rituels (À l’ombre), je retiens des images fortes de gens un peu décalés, trébuchant tranquillement vers ce qu’ils ont envie d’être : un jeune urgentologue relégué à une chaise roulante, une bibliothécaire obèse qui rêve de Barcelone, un couple d’enfants qui s’apprivoisent & apprivoisent la mort. Dans une langue fine & lyrique là où il faut, juste assez travaillée pour laisser au lecteur l’envie de laisser fondre certaines phrases dans la bouche comme autant de bonbons, Marie-Ève Sévigny enrobe ses histoires d’une couche fragile de bons sentiments – qui restent, parfois, mais qui sont aussi, de temps à autre, balayés par les circonstances.

Porté par une poésie simple qui peint efficacement le quotidien & ses glissements subtils, tour à tour doux & doux-amer, Intimité & autres objets fragiles est un de ces échafaudages délicats qui se passent de remous.

Le sang du cerf (Rosalie Lavoie)

Tu étais quelqu’un qui appelle la mort. Il y a des gens comme ça, et par moi la mort a trouvé sa voix. (p. 8)

Le toi, ici, c’est Hannah, qui dès le début du livre est morte, un cadavre qui pourrit sur un lit défait. À côté d’elle, l’homme qui l’a tuée entreprend de rédiger sa version des faits – pas pour espérer s’exonérer, se confondre en excuses larmoyantes, mais bien pour revendiquer son trophée. Commence alors un récit qui alterne habilement entre une narration distante, à la deuxième personne, qui interpelle (qui, exactement?) au vous, & une autre à la première personne – lorsqu’on lit, comme par-dessus son épaule, ce qu’écrit le meurtrier. Le passage entre ces deux points de vue, le vous & le je, est fluide, naturel, & rappelle immédiatement que cette histoire, comme toutes les histoires, porte en elle ses jeux de perspective. C’est comme un avertissement, dès le départ : qu’est-ce que ces narrateurs nous révéleront? & qu’est-ce qu’ils nous cacheront?

Le gros de ce petit roman est occupé par le récit du meurtrier, récit que lui inspire le cadavre d’Hannah. En acceptant d’écouter son histoire, on tombe immédiatement dans un monde clos, hermétique : un petit univers de littérature et de musique, dans lequel évoluent les quelques personnages qu’il nous permet de rencontrer. Lui-même est professeur de littérature ; Hannah, qu’il a rencontré par le biais de sa maîtresse violoniste, enseigne la musique dans un conservatoire. C’est tout un petit cercle de gens que l’on apprend à connaître, trop étroit pour qu’on puisse envisager, dans le contexte du récit, leur échapper. Même les références littéraires qui parsèment le texte, rarement explicitées, renforcent ce sentiment d’étouffement, cette impression que l’histoire se déroule en vase clos, dans une communauté de gens que rien n’atteint.

C’est dans cette atmosphère asphyxiante qu’on écoute ce que le meurtrier a à nous dire sur Hannah – une victime, selon lui, une toute petite chose rachitique, tellement faible que c’en était gênant. En longues phrases élégantes & assassines, il nous raconte leur rencontre, leurs premiers échanges ; il détaille le pathétisme d’Hannah, la condescendance qu’elle appelait, systématiquement, chez tout le monde. Puis la narration devient plus erratique, moins contrôlée, au fur & à mesure que l’homme revit les événements qui ont menés au meurtre. Parce que ceux-ci dévoilent la force particulière de la victime, emmurée dans une solitude en acier inoxydable ; le récit du meurtrier, en s’égarant, nous laisse entrevoir la personne qu’elle était vraiment. & c’est là, paradoxalement, qu’elle devient dangereuse pour celui qui l’a tuée : après sa mort. Quand sa vraie personnalité, à travers certaines échappées de l’histoire que rédige le meurtrier, menace de refaire surface. Il devient alors nécessaire de la faire taire, de lui ôter sa voix. & si l’homme mène son histoire à bien, c’est parce qu’en la racontant, il réussit à se l’approprier. À se l’accaparer, complètement. Sous l’écriture le secret sera gardé comme la terre qui recouvre Hannah, nous dit-il. Sous le poids des mots la voix d’Hannah ne sera pas entendue. & la narration au vous, quand elle revient, ne fait plus seulement aiguillonner lecteur, mais aussi le tueur – & elle le fait en le narguant, en l’accusant de ne pas savoir mettre en mots son histoire, de n’être, finalement, qu’un écrivain médiocre.

Je crois que ça surprendra personne si je dis tout de suite qu’une des choses qui m’a le plus frappée, dans ce tout petit livre, c’est la quantité mirobolante de violence qui nous est lancée en pleine face. De la grande violence toute crue, physique & sexuelle & verbale ; mais aussi une violence insidieuse, tapie entre les lignes, dans des phrases ensorcelantes qui réussissent à nous rendre un peu honteux de tous nos grands élans d’indignation. Parce qu’il y a tellement de choses dans ce récit qui coulent sur la page, qui sont belles & vraies – mais qui sont aussi énoncées par un personnage qu’on exècre. Ce passage, par exemple, sur la littérature :

Je t’ai dit, ton regard m’a soutenu, [que la littérature] était un rempart contre la fatigue du monde ; elle ne fait que parler de toi et, Hannah, elle ne fait que parler de moi, elle révèle l’obscurité et entre dans les fissures pour y faire éclater le verbe ; elle rend la dignité aux gens de honte et de chagrin et, sans jamais donner l’espoir d’un sauvetage, elle porte par ses mots le tourment vers la possibilité d’une consolation […]. (p. 89)

& parfois ça en devient même surchargé & mélodramatique, mais ça va, ça marche, ça nous happe encore plus dans cette histoire où le narrateur veut désespérément nous faire croire, & se faire croire, que c’est une grande chose que le meurtre sordide d’une pauvre fille seule, que ce peut effectivement être transfiguré & devenir, ce serait pas la première fois, de l’art.

Roman court qui prend à la gorge & qui reste longtemps là, quelque part au niveau de l’œsophage. À nous glisser sous la langue des mots & des images qu’on peine à avaler.