…en 2013

Chanson française (Sophie Létourneau)

létourneauComme tous les très bons livres, celui-ci m’a donné l’impression d’être écrit juste pour moi.

Je l’ai aimé dès son premier paragraphe, qui décompose en petites images complètes, parfaites, un mouvement que j’ai passé tout l’été dernier à répéter :

Sur la rue Rachel, tu fonçais, tête penchée derrière ta frange coupée court. À vélo, tu voulais aller vite. C’était oublier tes pneus dégonflés par l’hiver. Au feu rouge, tu as posé les pieds sur l’asphalte et tu as replacé ton capuchon sur ta tête. Dans l’attente, tu as plongé la main dans le cageot de lait fixé derrière ton siège comme pour t’assurer que tout était en place. Tu n’avais pourtant rien laissé, ni sac à dos ni sac d’épicerie. Tu as tâté le vide comme on cherche un objet perdu pour trouver son absence. Vert, tu t’es donné l’élan d’un coup de pédales et tu es repartie, ta force contre le vent. (p. 11)

(J’ai changé de vélo depuis & n’ai plus de cageot de lait au-dessus de la roue arrière, mais ça me donne presque le goût d’en remettre un.)

Béatrice habite Montréal mais voudrait être à Paris ; Christophe est Français, ingénieur à Montréal, mais la mère patrie, très peu pour lui. C’est inéluctable, ils vont s’aimer mais un peu mal, mais un peu tout croche, en refusant de voir les malentendus dans lesquels ils passeront tout un été à s’emberlificoter. Létourneau évoque magnifiquement cette atmosphère si particulière qui enrobe les amours précaires : la fragilité des moments, le poids des mots, l’impact lent, tortueux des méprises. Mais aussi la légèreté des jours, la fébrilité de certaines attentes pleines de possibilités & de choses à venir, la beauté téméraire de projets à demi ébauchés, encore brouillons, à peine évoqués à voix haute.

Sur fond de saisons montréalaises, puis parisiennes, le récit suit Béatrice qui vieillit mais pas trop, qui apprend mais juste un peu, & qui se jette dans les rêves qu’elle avait pour elle-même. C’est une des raisons pourquoi j’ai tellement aimé le passage à Paris, alors qu’elle se glisse dans la vie qu’elle voulait depuis le début du roman – des fins d’après-midi en équilibre sur le toit de son immeuble, des garçons aux terrasses des cafés, de petites géographies intimes à construire dans une ville plus vaste que prévue. Mais surtout l’impression que d’être ailleurs c’est un peu d’être arrivée, enfin – pas nécessairement quelque part, mais juste d’être arrivée.

(& Béatrice, quel prénom magnifique pour une héroïne comme celle-là, une héroïne qui donne envie de mettre des robes d’un bleu aussi riche que celui de la couverture, de boire le soleil de début d’été & de rêver doucement, mais non sans une certaine petite angoisse tenace, d’amour.)

Le rythme, pour moi, s’est un peu gâché vers la fin, quand les événements se précipitent & que les personnages se perdent dans les grandes décisions qu’ils doivent prendre. Mais il reste que – & ce n’est sûrement pas de très bon ton de se mettre à parler de soi au beau milieu d’un billet sur le livre de quelqu’un d’autre – ce roman s’est glissé sous mes côtes & est venu me tordre le cœur lentement, avec la plus grande délicatesse du monde. Il a fait resurgir, refluer des souvenirs, des moments de doigts traçant des formes maladroites dans une vitre embuée. Des moments d’une tendresse si aigue, si parfaite, qu’on se retient bien souvent à deux mains pour ne pas y penser, pour ne pas se rappeler qu’ils ont passé & qu’ils ne reviendront plus.

Donc c’est ça, Chanson française : une nostalgie qui a quelque chose de duveteux, des moments d’une lumière toujours un peu triste. Une histoire terriblement grande (mais aussi terriblement petite). & des mots qui pétillent comme du champagne en bouche : d’un charme suranné, acidulé & sucré à la fois.

En rafale! (deux livres pour fin juin)

Pour une fin juin tour à tour pluvieuse & ensoleillée, grise & étouffante, la chaleur qui s’accumule sous ses gros nuages ronflants – deux livres devant lesquels je reste un peu ambivalente.

The Book Thief (Markus Zusak)

zusakC’est un peu difficile d’écrire une histoire sur l’Allemagne nazie qui n’ait pas au moins un petit goût de remâché, mais on peut pas dire que Zusak n’essaie pas de toutes ses forces d’amener de l’eau fraîche au moulin (…pour dire ça comme ça). Son roman, The Book Thief, est narré par la mort en personne, adopte un style particulier, plein à craquer d’images truculentes & de métaphores excentriques, & suit les aventures de Liesel, une fille pas comme les autres qui, on s’en doute, deviendra la voleuse de livres du titre. Parce qu’arrivée en 1940 à Molching, petite ville fictive près de Munich, Liesel découvre une famille d’accueil aimante mais particulière, un quartier grouillant de personnages &, après de longs mois d’efforts, le bonheur de lire des mots qui la sauveront– figurativement & littéralement. Officiellement destiné à cette énigmatique catégorie de lecteurs qu’on regroupe sous l’appellation Young Adult (…énigmatique parce que sérieusement, jeune adulte? est-ce que c’est possible de faire plus flou?), le roman explore ainsi le pouvoir des mots, tous leurs pouvoirs contradictoires : pouvoir dévastateur dans le cas de la propagande nazie, pouvoir illuminateur pour Liesel & les livres qu’elle vole un à un.

Mais les métaphores finissent un peu par lasser, le livre fait à peu près 200 pages de trop (des longueuuuuurs, il y a) & les personnages, peut-être perdus dans les effets de style pas toujours réussis de Zusak, restent à l’état de coquilles vides – même si coquilles enrobées de jolis mots. Je n’ai pas vu grand-chose d’organique ou de convaincant dans les relations qui se dessinent entre eux. Mais la voix de la mort, le narrateur, demeure réussie : pas tout à fait humaine, traversée d’éclairs d’empathie, toujours badigeonnée d’un mélange d’incompréhension & de cynisme, de tristesse & d’émerveillement. & il y a quelque chose que j’ai beaucoup aimé dans le soin dont Zusak enveloppe ses mots & leur agencement, dans cet effort qu’il fait pour jouer avec le langage tout en s’assurant qu’il demeure accessible. Malgré ses imperfections, je crois que c’est une histoire que j’aurais aimée (adorée…!) si je l’avais lue vers douze ou treize ans.

Slouching Towards Bethlehem : Essays (Joan Didion)

Extrait des notes que j’ai pas pu m’empêcher de prendre en lisant ce livre :

Ton très froid, moqueur, trempé de condescendance. Il y a un manque de chaleur là-dedans, une mauvaise foi qui me met mal à l’aise. Toujours saisir au vol les contradictions des gens pour les leur remettre sous le nez, toujours exhiber leurs faiblesses & leurs petites vanités comme autant d’exemples de leur incroyable médiocrité – ça me fâche pas mal.

C’est intéressant d’un point de vue, je sais pas, sociologique, mais pour ce qui est de lire des essais pour espérer explorer la condition humaine ou quelque chose comme ça, avec tout ce que ça implique de compassion & de sensibilité – on repassera. Didion est tellement dure que c’en est épeurant.

Je pense que j’étais rendue autour de la page 75.

didionÇa s’est amélioré après (…ou je me suis habituée?), mais je continue à penser que Didion est snob pour mourir, ce qui limite un peu sa vision des choses. Ce qui veut pas dire que son point de vue, justement, n’est pas intéressant – c’est seulement qu’il faut y être préparé.

Mais pour commencer par le commencement : Slouching Towards Bethlehem est un recueil d’essais, tous écrits dans les années 60, & qui sont autant de portraits partiels, colorés, de l’idée que Didion se fait de cette époque. Le livre les divise en trois parties : Life Styles in the Golden Land ; Personals ; & Seven Places of the Mind.

Dans Life Styles in the Golden Land, on a surtout droit à des essais-reportages, où Didion explore certains événements & certains personnages qui ont marqué ses contemporains. Dans le désordre : John Wayne, Howard Hughes, Joan Baez & son école pour la non-violence en Californie ; un marxiste-léniniste pétri de tragédie potentielle & une femme accusée d’avoir mis le feu à son mari endormi dans la voiture familiale ; les mariages-éclairs de Las Vegas ; les déboires financiers & la drôle de démocratisation d’une université privée. L’essai qui donne son titre au recueil, Slouching Towards Bethlehem, est une exploration un peu impressionniste du quartier Haight-Ashbury, à San Francisco, des hippies & du chaos & de la misère particulière qui y règnent. Ça débouche sur une réflexion du genre « toute une génération qui n’a jamais appris les codes de la société » (ni les bonnes manières, ni, selon Didion, grand-chose d’autre) ; c’est incisif, c’est un peu cruel, & ça laisse l’impression que si elle nous connaissait, l’auteure jugerait très sévèrement nos propres petites vies puériles.

J’ai mieux aimé les Personals (surtout On Keeping a Notebook), & encore plus Seven Places of the Mind, parce que j’aime toujours ces textes où les auteurs auscultent le rapport qu’ils ont avec certains endroits bien précis. Ici : Sacramento (& « la Vallée » – l’idée de Didion comme Valley Girl, c’est quand même hyper drôle) ; Hawaii, mais pas pour les raisons auxquelles on pourrait penser ; Alcatraz abandonné ; Newport & ses maisons gigantesques, produits de la Belle Époque ; une petite ville de Basse Californie, au Mexique ; Los Angeles ; & huit ans passés à New York City. Ce dernier essai, Goodbye to All That, est infusé d’une nostalgie particulière – nostalgie pour la jeune vingtaine, passée en un coup de vent dans une ville où l’auteure n’arrive plus à vivre.

Donc une lecture en dents de scie, qui laisse l’impression que Didion, contrairement à la moyenne des gens, est plus indulgente envers elle-même qu’envers les autres – ce qui donne une grande sensibilité, une justesse triste (toujours triste) à ses essais sur ses propres expériences, mais rend ses textes sur d’autres presque intolérablement cruels. Mais ça, comme n’importe quoi, on s’y fait.

L’équation du temps (Pierre-Luc Landry)

landryL’équation du temps, chose que je ne savais pas avant de lire ce roman, est une vraie de vraie équation qui permet de combler l’écart qui se creuse entre l’heure affichée sur tous les cadrans du monde & l’heure « réelle », l’heure solaire vraie. « Il n’y a que quatre fois dans l’année où les horloges indiquent exactement l’heure solaire vraie » (p. 18), apprend-on en même temps qu’Ariane, l’une des trois protagonistes du livre, dans un prologue joliment intitulé Décalage horaire. & parce que j’aime tellement apprendre ce genre de choses, & parce que j’ai tellement aimé le mélange de tristesse émoussée & de quotidienneté engourdie qui berce la voix d’Ariane – à cause de ça, je savais, juste à la lecture du prologue, que j’aimerais beaucoup le roman de Pierre-Luc Landry. Qu’il y aurait quelque chose là-dedans, quelque chose d’un peu décalé, d’un peu étrange, mais comme traversé d’une délicatesse particulière, qui me parlerait.

(& je ne me suis pas trompée.)

Ça ne surprendra personne si je dis que ce livre triture le temps, en interroge le sens & les formes, le remonte ou en accélère le passage ; mais il n’y a pas que ça. Les trois personnages principaux, Émile, Francis & Ariane, se rejoignent dans certains bouts d’histoires – des intrigues que je ne toucherai pas beaucoup, par peur d’en dire trop. Mais ils partagent tous cette manière, surtout dans la première partie du roman, d’être profondément déboussolés par la réalité. Ils interrogent beaucoup leur rapport au réel, réfléchissent, prennent de longues marches, observent sans toujours réussir à comprendre, ou même à sentir, les connexions qui devraient exister entre eux & les choses qui les entourent. Émile se jette à la mer à peu près huit fois (…j’exagère) dans les quarante premières pages, sans vraiment savoir pourquoi ; Francis marche dans une Montréal enneigée ; Ariane écrit des lettres qui restent sans réponse. & l’auteur cerne de façon très juste ce mal-être qui ne s’explique pas toujours nettement, la tristesse qui n’entre pas dans les petites boîtes prévues à cet effet : spleen, dépression, aliénation. Ce passage, par exemple, narré par Francis :

Quand je prends une grande respiration, il y a une étrange douleur qui se réveille dans mon ventre, sous le sternum. Comme si quelqu’un derrière moi tirait sur un crochet de fer enfoncé dans ma poitrine. Comme si j’avais trop nagé et que j’avais les poumons pleins de chlore. (p. 60)

Ou Ariane, un peu plus loin, dans une lettre à sa mère : « Chaque matin je me réveille. Et ça ne me suffit plus. » (p. 88)

Puis les choses se mettent à déraper doucement. Le réel, en fait, se fracture ; des invraisemblances s’y glissent, des incohérences. De grands trous dans les histoires que les personnages croient occuper. Juste un exemple : un jour, Francis arrive à son appartement pour se rendre compte que son chat n’y est plus. Qu’il l’a perdu. Lorsqu’il entreprend des démarches pour tenter d’élucider sa disparition, son rapport à la réalité s’en trouve complexifié : « Je ne savais même pas que tu en avais un », lui dit sa voisine – même si ça fait trois ans qu’ils habitent un à côté de l’autre. You NEVER had a cat, renchérit un petit mot glissé dans sa boîte aux lettres.

Ce chat existe-t-il vraiment? Francis est-il fou? Est-ce que c’est vraiment important? Ce sont le genre de questions que l’auteur sème tout doucement, sans trop en avoir l’air. On n’est pas dans un délire épique & une surenchère d’événements, mais bien dans une espèce d’atmosphère qui s’embrouille, devient progressivement plus inquiétante, & progressivement plus difficile à décortiquer. Une ambiance qui m’a un peu rappelé Murakami, & surtout les choses que j’aime de Murakami : le demi-mot, le mystère &, accessoirement, les chats qui apparaissent puis disparaissent.

D’ailleurs, Hubert [le chat] est revenu, ça tombe bien, mais voilà une autre histoire qu’il ne comprendra probablement jamais, sa réapparition est invraisemblable et Francis aimerait bien qu’un narrateur surgisse pour faire un peu de ménage dans cette suite d’événements & lui expliquer ce qui se passe au juste avec sa vie qui s’en va à la dérive. (p. 162)

& qu’est-ce que j’ai aimé d’autre? L’auteur qui décrit toujours soigneusement ce que mangent ces personnages – pas en détail, mais soigneusement. La structure éclatée du livre, avec toutes ses parties aux sous-titres parfaits, doucement évocateurs ; la cohérence & l’unité de ton que l’auteur réussit à maintenir, aussi. & une certaine ambition, qui est rafraîchissante : on sent, à travers le récit des histoires tronquées d’Ariane & d’Émile & de Francis, l’envie de dépasser le quotidien & de parler de toutes les choses qui le transcendent. C’est juste un peu maladroit, parfois, peut-être un peu trop appuyé, mais ça reste très vrai :

Nous vivons dans un état d’urgence que rien ne vient expliquer, pas même la physique, parce que le temps, finalement, on a beau vouloir l’appréhender de toutes les façons possibles, il ne se laissera jamais saisir. (p. 224)

& sans vouloir faire de mauvais jeu de mots, je crois qu’il faut laisser le temps à ce livre de s’installer dans sa tête. D’y trouver sa place. Ce n’est pas un roman à avaler d’un trait ; ou peut-être que ce le serait, pour certaines personnes, mais ça ne l’a pas été pour moi. Je l’ai lu avec l’impression qu’il y avait quelque chose derrière toutes les phrases, simples mais élégantes, qui en constituent le fil. Ce n’est pas une énigme, pas exactement ; ce n’est pas, pour faire écho au titre, une équation à résoudre ; ce sont différentes facettes d’une même histoire, très vaste, qu’on explore & qu’on classe lentement. C’est un roman tout plein de petits vertiges & de réalisations fugaces, sur lesquels il serait dommage de ne pas savoir s’attarder.

(& en plus, cibole que cette couverture est belle.)

(k) : la patente au grand complet (Sophie Bienvenu)

k1(Note de la rédaction : la patente au grand complet, c’est pas le vrai de vrai titre. Mais j’avais pas tellement envie de recopier le titre des treize épisodes qui composent cette série jouissive au possible.)

Dans les dernières semaines, chaque fois que je suis allée à la Grande Bibliothèque, je me suis arrangée pour voler un petit vingt minutes à ma journée & lire un des épisodes (ou epizzod, si on veut rester avec l’orthographe douteuse mais si cool de La courte échelle) de (k), en me sentant chaque fois un peu plus mal de ne pas laisser au public cible (i.e. : les adolescent(e)s) la chance de dévorer ces livres. (Mais je les remettais toujours soigneusement à leur place dans l’étagère une fois terminée, promis.)

Ce petit k entre parenthèses, je l’aurai appris grâce à Sophie Bienvenu, c’est l’émoticône qui évoque un bec sur MSN. & (k) la série, je l’aurai aussi appris grâce à Sophie Bienvenu, c’est une histoire qui a ensoleillé plusieurs de mes fins d’après-midi maussades.

k2Les treize épisodes sont narrés par Anita, une adolescente montréalaise qui travaille dans un dépanneur, a une affection certaine pour le mélodrame, a déjà un chum mais en voudrait plutôt un autre, & sait définitivement, comme beaucoup de personnes, prendre de très mauvaises décisions avec les meilleures intentions du monde (ou presque). (k) nous permet de suivre ses aventures, mais surtout son évolution, sur une période d’un peu plus de six mois.

Ce serait difficile de raconter l’intrigue sans révéler toutes sortes de choses croustillantes, mais! Il faut me croire quand je dis que c’est drôle, & frais, & tendre, & vrai. Anita est une fille intelligente, vive, dont les pensées virevoltent dans toutes les directions ; son histoire est donc toute pleine de rêves éveillés & de digressions loufoques, de grandes questions & de petites fins du monde. Sophie Bienvenu capture très bien cette période de la vie, son foisonnement, ses douleurs & ses joies immenses. Les personnages qu’elle met en scène ne sont pas toujours immédiatement attachants (& même Anita tombe un peu sur les nerfs par bouts), mais ils sont tous complexes, parfois contradictoires, mêlés & mêlants. & en plus, les personnages secondaires (la famille d’Anita! Medhi, son collègue du dépanneur!) sont tous incroyablement délicieux.

k3& quoi d’autre? La sexualité y est évoquée avec naturel mais aplomb ; l’amitié s’y décline en toutes sortes de teintes ; l’amour y est grand, parfois trop, & parsemé d’embûches. Anita, à travers les choix qu’elle fait & les gens qu’elle rencontre, découvre des mondes éloignés du sien, apprend lentement (…très lentement, dans certains cas) à apprécier ce qu’elle a & à faire la part des choses. & la fin, pas du tout mielleuse, un peu triste, parle somme toute beaucoup plus de la connaissance de soi que du grand amour.

(Je pourrais dire c’est un roman que j’aurais aimé lire à 15 ans, mais bon – j’ai 27 ans & j’y ai pris un très grand plaisir, alors, bon. On fera pas semblant que la maturité (?) m’a empêchée de me délecter de chacun de ces treize petits bouts de livre.)

Donc une lecture comme un grand verre de limonade : rafraîchissante, avec un rien d’acidulé.

En rafale! (version jeunes filles en fleur, mettons)

hibiscusPurple Hibiscus (Chimamanda Ngozi Adichie)

De Chimamanda Ngozi Adichie, j’ai lu (& beaucoup aimé) le roman Half of a Yellow Sun & That Thing Around Your Neck, un recueil de nouvelles. Avant de lire son dernier livre, paru très très récemment, je me suis dit que je ferais bien de me déniaiser & de faire ce que je me dis que je devrais faire depuis au moins deux ans & demi, c’est-à-dire : lire son tout premier roman.

Purple Hibiscus a pour narratrice Kambili, quinze ans, dont la vie est quasi entièrement écrasée par la présence de son père, espèce de patriarche supra-religieux qui domine & dirige les activités de la maisonnée. Mais dans un Nigéria durement secoué par les suites d’un coup d’État militaire, Kambili & son frère réussiront, paradoxalement, à grappiller quelques miettes de liberté qui repousseront peu à peu les frontières de leur monde – jusqu’à ce que, bien sûr, tout éclate.

Il y a dans ce roman déjà toutes les choses qui font des livres suivants d’Adichie ce qu’ils sont : une plume riche & imagée, tout un tapis luxuriant d’odeurs & de textures que l’auteure réussit à dérouler sous les pieds du lecteur ; la volonté de parler, mais avec délicatesse, mais avec subtilité, de choses aussi importantes que la famille, la religion, le colonialisme ; le talent nécessaire pour broder, à partir d’une histoire toute personnelle, centrée comme elle l’est sur Kambili & son univers étroit, le portrait nuancé d’un pays & des gens qui y vivent. Malgré quelques maladresses, dont un rythme pas toujours assez resserré & une fin que j’ai trouvée juste un peu bâclée, Purple Hibiscus reste d’un charme douloureux.

jane

Jane, le renard & moi (Isabelle Arsenault & Fanny Britt)

Preuve qu’il ne faut jamais jamais jamais se laisser convaincre que tous les livres qui reçoivent une forte couverture médiatique ne le méritent sûrement pas tout à fait, Jane, le renard & moi est beau à en pleurer. (Ce que j’ai fait. Pas à chaudes larmes, mais quand même.)

Le livre relate quelques mois dans la vie d’Hélène, petite fille très seule qui aime les robes à crinoline & qui lit fiévreusement Jane Eyre dans l’autobus. Hélène doit composer, à l’école, avec plusieurs ex-amies qui s’amusent à parsemer les murs de graffiti qui sont autant de petites phrases assassines ; elle traîne aussi, tout au fond d’elle-même, une vision déformée de ce qu’elle est & de ce dont elle est capable. Le thème n’est pas nouveau, peut-être, mais la façon dont il est traité rend l’histoire incroyablement poignante. Les dessins d’Isabelle Arsenault, qui alternent entre le gris du quotidien d’Hélène & toute la couleur que la petite fille trouve dans le roman de Charlotte Brontë, sont d’une délicatesse exquise, parfaite, tandis que les mots de Fanny Britt, leur rythme, les sonorités qu’ils prennent sur la page, crèvent doucement le cœur.

À faire lire à toutes les petites & grandes filles du monde. (& aux garçons aussi, bien sûr.)

Maison de vieux (Collectif dirigé par Raymond Bock et Alexie Morin)

maison

Ce n’est pas que tu ne m’entendes pas. C’est plutôt que les mots se perdent à l’intérieur de toi. (p. 41 ; Chambre 2, Marie-Andrée Arsenault)

Qu’est-ce qu’il reste de notre vie quand on vieillit – avec grâce ou non, avec l’aide de Denise Bombardier ou non – dans une chambre numérotée? & combien ces petits lieux clos, ces microcosmes au climat particulier, contiennent de récits que personne ne s’est encore jamais donné la peine de raconter?

Recueil de nouvelles piloté par Raymond Bock & Alexie Morin, Maison de vieux réunit treize auteurs qui, en autant de textes (généralement) courts & (souvent) bien ficelés, répondent à ces questions via la fiction. La plupart des histoires portent un numéro, celui d’une chambre ; d’autres s’intitulent plutôt Loge, Salle 102, Suite 24. Tous ces titres nous ramènent à un seul lieu, celui du titre, & aux quelques dernières années, plus ou moins longues, qui séparent la vie de la mort.

& dans toutes ces nouvelles, qu’est-ce qu’on retrouve? Cette idée du passage du temps, inéluctable, & des fragilités qu’il révèle. Ce sentiment d’impuissance qui grandit au creux de la poitrine ; cette nostalgie pour certaines choses & certains gens & certains bouts de vie, à laquelle on s’accroche même (& surtout) quand elle est douloureuse. Mais aussi, dans certaines histoires, un humour tordu, qui déborde joyeusement dans l’absurde, ou le vulgaire, ou le vaudevillesque – ou dans un mélange étourdissant d’un peu tout ça. &, une fois de temps en temps, quelques miettes d’une espèce de sagesse ordinaire qui ébranlent tout doucement.

En général, l’impression de s’introduire silencieusement par la fente d’une porte mal refermée, puis de tomber sur tout plein de moments graves, ou loufoques, ou tristes, ou confus, auxquels personne ne nous a vraiment donné le droit d’assister.

S’il n’y a pas toujours de fil conducteur, ni même vraiment d’unité de ton entre les nouvelles, la lecture n’en est pas moins riche, même si (il faut s’y attendre) passablement déprimante. Mais c’est difficile d’y échapper, j’ai noté mes préférés (parce que si j’étais enseignante au primaire, je serais comme ça, la prof jamais capable de dissimuler ses chouchous) : les histoires de Marie-Andrée Arsenault (Chambre 2), de Fannie Loiselle (Chambre 22), d’Alexie Morin (Salle 102) & de William S. Messier (Chambre 327), qui m’ont toutes laissé, pour des raisons différentes, un grand quelque chose dans la poitrine.

& un dernier extrait, pour la route :

Sa peau était comme une grande feuille de riz. Les taches semblaient avoir disparu, les veines bleues affleuraient. J’ai eu la certitude que si je m’approchais, je pourrais regarder le sang, les muscles, les nerfs, les os, la moelle. Je verrais les organes palpiter, faiblement. Sous ses paupières fermées, il y avait une sorte de lueur rougeoyante. J’ai pensé qu’avant de mourir, on devenait translucide. Pour se garder bien comme il faut. Pour s’observer en train de vivre. (p. 84 ; Chambre 22, Fannie Loiselle)

(En plus, & je l’ai seulement appris après avoir acheté le livre, les auteurs de Maison de vieux remettent les redevances touchées à la Fédération Québécoise des Sociétés Alzheimer.)

Barbelés (Pierre Ouellet)

barbelés

Dans son recueil Trois fois passera, Jacques Brault écrit : « Écrire, aimer, il n’est jamais trop tard pour s’y mettre. Il n’est jamais insignifiant ou désastreux d’échouer. » Pour l’écrivassier que je suis, cette résilience dans les mots du poète est encourageante. Elle m’habite. Toutes ces saisons qui passent dans l’attente d’un meilleur printemps, il faut bien que je les occupe. J’écris pour me creuser le cœur jusqu’au ver qui l’a pourri. (p. 192)

Ce tout petit paragraphe est un peu à l’image du livre d’où il est tiré : une citation, le plaisir d’écrire, une attente qui ne finit pas, cette dernière phrase comme un coup de poing dans le ventre. Par la tristesse lancinante qu’elle porte, & par les choses qu’elle laisse deviner.

Pierre Ouellet a passé beaucoup de temps en prison ; c’est de là qu’il écrit les textes qui composent ce livre. Des textes qui, sans tout à fait se suivre, sans vraiment construire un récit clair, linéaire, n’en passent pas moins leur temps à se parler les uns aux autres. Les thèmes abordés, l’enfance & la vie en pénitencier & le quartier Saint-Sauveur & l’amour & la littérature & les femmes & les évasions & les paradoxes temporels & un millier d’autres choses, tous ces thèmes, mis bout à bout, nous permettent de nous bricoler une image partielle de cette personne qui se raconte. Parce que la vie de l’auteur s’y dessine, oui, mais le regard qu’on pose sur son histoire fragmentée demeure toujours un peu oblique. & c’est une des choses que j’ai trouvées le plus intéressante, dans ce livre : comment on peut partager les pensées de quelqu’un pendant quelque chose comme trois cent trente pages, mais se décoller de la dernière en ayant l’impression que l’auteur est une personne qu’on ne réussira jamais à voir de face. À saisir complètement.

(& j’imagine que c’est une réflexion qui parle beaucoup plus de moi que de Barbelés, mais bon.)

Pour en revenir à des considérations un petit peu moins abstraites – Pierre Ouellet est en prison & il écrit. Parce qu’il aime les mots, parce que ça a le mérite d’occuper ses journées. Mais aussi parce qu’écrire, dit-il, « c’est prendre le risque de voir ce à quoi je ressemble. » (p. 24) Alors il balance, pêlemêle, des parties de lui dans des textes qu’il parsème de citations, comme autant de bouées de sauvetage. Ou de tout petits phares, qui éclairent les belles choses qu’il lui reste : les souvenirs, la poésie, l’amitié. Il évoque souvent, de façon parfois très crue, parfois très fleur bleue (& parfois les deux en même temps), les femmes qu’il a aimées. On sent chacune des choses auxquelles l’auteur s’accroche, & c’en est presque douloureux.

Barbelés n’est pas exempt de maladresses, & aussi de certaines redondances ; ce n’est définitivement pas un livre parfait. (Qui voudrait d’un livre parfait, de toute façon?) Mais je l’ai lu lentement, à petites doses, parce qu’il y a des choses là-dedans qui n’arrêtaient pas de me chambouler. Je ne connais pas le milieu carcéral, ou pas assez pour en parler intelligemment, mais l’idée d’une vie presque entièrement passée à tourner en rond, à ressasser les mêmes souvenirs, à se dire que si certaines avaient tourné autrement – je sais pas. Ça me bouleverse.

Comme ce passage-ci :

 […] j’étais un enfant normal, un enfant qui rêvait de bâtir une cabane dans un arbre comme bien des enfants en ont rêvé. Je crois que le moule était bon. Pourquoi s’est-il brisé? (p. 87)

Puis celui-là, plus loin :

Vivre de la même manière que les autres, c’est là où se trouve la vraie vie, sa splendeur et sa platitude. C’est là que j’aimerais vivre. Il me semble que j’y serais heureux avec ce devoir obsédant de boucler les fins de mois qui vous accapare l’esprit. J’aimerais ça vivre ça, moi. Le vivre tout de suite. (p. 233)

 Je sais que les gens qui finissent dans des pénitenciers à sécurité maximale y sont habituellement parce qu’à un moment donné, ils ont choisi, en connaissance de cause, de commettre un crime grave. Mais c’est tout de même difficile de lire ces choses-là sans être assailli par une grisaille particulièrement tenace.

Quand je passerai devant la Commission de libérations conditionnelles pour demander à être placé dans une maison de transition, soit en 2011, j’aurai fait près de quarante ans derrière les barreaux. Presque une vie entière, du moins le temps d’une vie d’adulte. Est-ce qu’un homme peut sortir de prison après toutes ces années sans être siphonné jusqu’à l’os? » (p. 291)

Malheureusement, & on l’apprend en lisant le quatrième de couverture, Pierre Ouellet est aujourd’hui à nouveau en prison, ayant récidivé après dix mois en liberté conditionnelle.

Un grand merci aux Éditions Sémaphore pour l’envoi.