adolescence

Maison des jeunes (collectif dirigé par Alexie Morin, Maude Nepveu-Villeneuve et Maxime Raymond)

Maison des jeunesDans la ville où j’ai grandi, il n’y a jamais eu de maison des jeunes. Le député provincial (qui était aussi mon prof en sixième année du primaire) en parlait tout le temps, répétait des choses aussi vaguement déterminées que faut investir dans la jeunesse!. Mais quand je suis partie, à dix-sept ans, ça ne s’était pas encore concrétisé. Tout le monde s’entendait pourtant sur le bâtiment à transformer pour la cause : un Bargain Shop abandonné par ses propriétaires, pourrissant tranquillement dans un emplacement de choix, sur une des deux rues commerciales de la ville. On voyait encore la trace du Bargain! Bargain! It’s the BARGAIN SHOP! qui défigurait la façade du bâtiment.

Je pense que le Bargain Shop est devenu un studio de danse, finalement. Mais je suis pas certaine. Ça fait trop longtemps que je ne suis pas retournée.

Tout ça pour dire que l’expérience de la maison des jeunes m’est vraiment complètement étrangère. La lecture de Maison des jeunes, en plus d’une plongée dans un passé juste assez près pour être encore un peu incommodant, a donc aussi été une initiation.

Parce que toutes les nouvelles ont une maison des jeunes comme décor (ou comme prétexte), & toutes se déroulent dans les années 1990. Je suis toujours fascinée par la façon dont la seule mention de certaines reliques de mon adolescence fin-années-1990 — des akis, les plus grands blockbusters de 1997, certains albums de groupes semi-punk, des esties de Beanie Babies! — me plonge dans une nostalgie qui serait ridicule si elle n’était pas aussi douce-amère. & les nouvelles de Maison des jeunes jouent sur cette nostalgie un peu gênée, cristallisée autour d’objets ou de produits culturels, mais elles le font avec une bonne couche d’ironie qui, plutôt que de mettre l’émotion à distance, la complexifie. La nuance.

Ce qui se dégage de ces histoires, c’est que l’adolescence est une période de reconstruction de repères, avec tout ce que ça implique de ruptures & de fébrilité, de pertes & de découvertes. Dans Maison des jeunes, on voit la vie devenir plus grande & plus excitante & plus compliquée & plus urgente. Ce n’est pas toujours transcendant. (Pas que ça cherche à l’être, anyway.) C’est souvent traversé d’un humour un peu malaisant, teinté de toutes les petites humiliations & les grandes insécurités qu’on se rappelle avoir vécues. Mais j’ai l’impression qu’elles ont été agréables à écrire, ces histoires. & j’ai bien aimé imaginer chacun(e) des auteur(e)s tâtonnant dans leurs souvenirs, y retrouvant des atmosphères & des habitudes, en sélectionnant finalement quelques-unes pour les enrober dans ces fictions — fictions que j’ai lues avec beaucoup de plaisir.

Évidemment que les nouvelles de Maison des jeunes sont inégales, mais la plupart sont servies par des plumes efficaces qui triturent juste là où il faut. Mentions spéciales à celle de Laurence Gough, qui est délicieuse de niaiserie prise très au sérieux ; celle de Simon Boulerice, dont le narrateur confronte sa propre naïveté passée avec un sarcasme exquis ; & celle de Daniel Grenier, qui m’a rappelé que c’est une chose qui existait (qui existe peut-être encore?), le Rainbow.

& j’ai compris que ouin, ça manquait peut-être à Campbellton, une maison des jeunes. Je me sens un peu flouée.

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(k) : la patente au grand complet (Sophie Bienvenu)

k1(Note de la rédaction : la patente au grand complet, c’est pas le vrai de vrai titre. Mais j’avais pas tellement envie de recopier le titre des treize épisodes qui composent cette série jouissive au possible.)

Dans les dernières semaines, chaque fois que je suis allée à la Grande Bibliothèque, je me suis arrangée pour voler un petit vingt minutes à ma journée & lire un des épisodes (ou epizzod, si on veut rester avec l’orthographe douteuse mais si cool de La courte échelle) de (k), en me sentant chaque fois un peu plus mal de ne pas laisser au public cible (i.e. : les adolescent(e)s) la chance de dévorer ces livres. (Mais je les remettais toujours soigneusement à leur place dans l’étagère une fois terminée, promis.)

Ce petit k entre parenthèses, je l’aurai appris grâce à Sophie Bienvenu, c’est l’émoticône qui évoque un bec sur MSN. & (k) la série, je l’aurai aussi appris grâce à Sophie Bienvenu, c’est une histoire qui a ensoleillé plusieurs de mes fins d’après-midi maussades.

k2Les treize épisodes sont narrés par Anita, une adolescente montréalaise qui travaille dans un dépanneur, a une affection certaine pour le mélodrame, a déjà un chum mais en voudrait plutôt un autre, & sait définitivement, comme beaucoup de personnes, prendre de très mauvaises décisions avec les meilleures intentions du monde (ou presque). (k) nous permet de suivre ses aventures, mais surtout son évolution, sur une période d’un peu plus de six mois.

Ce serait difficile de raconter l’intrigue sans révéler toutes sortes de choses croustillantes, mais! Il faut me croire quand je dis que c’est drôle, & frais, & tendre, & vrai. Anita est une fille intelligente, vive, dont les pensées virevoltent dans toutes les directions ; son histoire est donc toute pleine de rêves éveillés & de digressions loufoques, de grandes questions & de petites fins du monde. Sophie Bienvenu capture très bien cette période de la vie, son foisonnement, ses douleurs & ses joies immenses. Les personnages qu’elle met en scène ne sont pas toujours immédiatement attachants (& même Anita tombe un peu sur les nerfs par bouts), mais ils sont tous complexes, parfois contradictoires, mêlés & mêlants. & en plus, les personnages secondaires (la famille d’Anita! Medhi, son collègue du dépanneur!) sont tous incroyablement délicieux.

k3& quoi d’autre? La sexualité y est évoquée avec naturel mais aplomb ; l’amitié s’y décline en toutes sortes de teintes ; l’amour y est grand, parfois trop, & parsemé d’embûches. Anita, à travers les choix qu’elle fait & les gens qu’elle rencontre, découvre des mondes éloignés du sien, apprend lentement (…très lentement, dans certains cas) à apprécier ce qu’elle a & à faire la part des choses. & la fin, pas du tout mielleuse, un peu triste, parle somme toute beaucoup plus de la connaissance de soi que du grand amour.

(Je pourrais dire c’est un roman que j’aurais aimé lire à 15 ans, mais bon – j’ai 27 ans & j’y ai pris un très grand plaisir, alors, bon. On fera pas semblant que la maturité (?) m’a empêchée de me délecter de chacun de ces treize petits bouts de livre.)

Donc une lecture comme un grand verre de limonade : rafraîchissante, avec un rien d’acidulé.

En rafale! (version bédé)

Blankets (Craig Thompson)

J’avais beaucoup entendu parler de cette bédé-baleine (presque six cents pages, c’est pas rien) & j’ai dû faire preuve de patience pour réussir à me hisser au premier rang de la liste d’attente de la bibliothèque – mais j’ai finalement réussi à la lire!

…& petite déception, finalement. J’ai pas pu faire autrement que de m’exclamer devant les dessins extraordinairement travaillés de Craig Thompson, mais le récit lui-même m’est apparu (& je suis un peu désolée de dire ça comme ça) comme une version bédé-esque d’un téléroman pour adolescents : un gars qui grandit dans un trou perdu, ne trouve sa place nulle part, passe son temps à dessiner, rencontre une fille, remet en question sa foi & les préceptes de la religion de ses parents… Rien de mauvais là-dedans – mais rien non plus de très neuf dans la façon de le présenter.

Mais un dessin magnifique, quand même.

Nicolas (Pascal Girard)

Toute petite bédé au dessin qui semble presque crayonné à la va-vite, Nicolas raconte le deuil & ses ramifications de façon impressionniste, dans une série de tableaux qui réussissent à atteindre l’émotion sans jamais tomber dans le mélodrame. Les vignettes montrent avec délicatesse, parfois même avec humour, comment la perte de son petit frère suit le narrateur toute sa vie, & comment le chagrin sait s’attacher à nous & nous ébranler longtemps.

Sobre & triste & doux. (Mais pas trop.)

Le ciel de Bay City (Catherine Mavrikakis)

Il n’y a rien dans ce livre qui m’ait plue. (Ce sont des choses qui arrivent.)

Je vais pas me mettre à énumérer toutes les choses que j’ai détestées, parce que ça deviendrait vite hargneux & que j’ai pas particulièrement envie d’être hargneuse. Je l’ai terminé parce qu’après m’être aperçue (assez tôt) que ce livre-là était pas pour moi, j’ai eu envie de le prendre comme, je sais pas, une expérience sociologique : essayer de voir pourquoi tant & tant de gens l’ont aimé, & pourquoi ce livre a eu le succès qu’il a eu.

J’ai pas de réponse, bien sûr. Juste quelques constats.

Pour commencer : Le ciel de Bay City est narré par Amy, Américaine de mère française & de père grec – & Juive, aussi, même si elle n’est pas vraiment supposée le savoir. Le gros du livre est occupé par le récit qu’elle fait de son adolescence dans la petite ville de Bay City, au Michigan, dont le ciel pollué par les usines environnantes a fini par prendre une teinte de mauve. (Avis aux intéressés : si vous tapez « Bay City Michigan purple sky » dans votre moteur de recherche préféré, on vous sort des histoires d’aurores boréales & d’ovnis. Pas tout à fait ce que Mavrikakis avait en tête, je pense.) C’est la fin des années soixante-dix & Amy vit dans un bungalow avec sa mère qui ne l’aime pas, son petit frère qu’elle déteste, sa tante bien intentionnée mais hystériquement catholique, son cousin playboy & son oncle, seul individu potable de la famille, gentil & doux. Elle travaille comme caissière au K-Mart, se reconnaît dans les chansons d’Alice Cooper & maudit le ciel de lui avoir permis de venir au monde. C’est une narratrice mélodramatique & irascible qui est visiblement convaincue que les gens heureux n’ont pas compris tout ce qu’il y avait à comprendre de la vie. & un jour, comme si sa propre existence n’était pas assez minable & déprimante, ce sont les souvenirs de sa famille qui vont la rattraper, ceux de la Deuxième Guerre mondiale & de ses camps de concentration, & alors là, le lecteur va heurter le fond du baril.

J’ai été surprise de voir à quel point la trame narrative à laquelle on a droit est, il y a pas d’autre mot, convenue. Une fille qui déteste sa famille. Une incomprise qui s’habille tout en noir, rejette la société telle qu’on la connaît, dit des choses comme « ce pays est un vaste magasin à rayons, bien rangé & le K-Mart est à lui tout seul les États-Unis » (p. 125, SEIGNEUR, le cliché gros comme une montagne), mais réussit quand même à ce que le golden boy de son école secondaire tombe amoureux d’elle. Elle appartient à une famille au lourd passé, porte sur ses épaules le poids de toute la Shoah. Deviendra, après la grande tragédie qui constitue le point culminant du livre, une femme cynique qui, surprise, ira se ressourcer en Inde. & sa vie changera à la naissance de sa fille.

Rien de très original, non ? Ce qui n’est pas mauvais en soi. Mais ça m’a surpris.

J’ai aussi été intriguée par le rapport que la narratrice entretient envers la religion. Les bondieuseries ridicules de sa tante supra-catholique exaspèrent Amy au plus haut point ; elle ne réalise jamais que la pauvre femme ne s’est jamais remise de l’extermination d’une grande partie de sa famille & trouve peut-être dans la religion une consolation, un réconfort – non, c’est simplement risible, & je crois c’est un peu à cette conclusion que le lecteur est lui aussi supposé arriver. Paradoxalement, Amy a beaucoup de respect pour la spiritualité amérindienne, & elle dira même que « c’est ce morceau évanescent de ciel huron ou wendat qui m’a permis de tenir jusqu’en 1979 & de supporter la toxicité aérienne, gazeuse de mes jours » (p. 96). & bien sûr, quand elle ira s’aérer l’âme dans le Gange, en Inde, elle se laissera imprégner par l’hindouisme et, alors enceinte de sa fille, en viendra à croire que celle-ci « est sacrée & que la déesse la protège » (p. 159).

& je pourrais continuer longtemps, parce qu’il y a énormément de choses qui, sans avoir fait de cette lecture une expérience agréable, m’ont fascinée dans ce roman. L’obsession de la narratrice pour la mort, notamment, & le fatalisme acharné qu’elle porte toute sa vie, même une fois adulte. Un des plus beaux exemples de ce que je veux dire :

Je ne veux ni sauver la terre, ni le ciel. Le monde est un désastre. À la catastrophe, je veux participer en transperçant l’azur. À ma mort, il me faudra me faire pardonner d’avoir vécu si longtemps. Je n’aurai pas d’autre excuse que celle d’avoir voulu contribuer à l’apocalypse. (p. 208)

(Personnellement, j’avoue que c’est le genre de passage qui me fait rire tellement il est mélodramatique. Désolée, Catherine.)

Si ce roman était une personne, elle serait grande, sèche. Acariâtre. & cynique, bien sûr. Elle n’aurait ni humour, ni chaleur. Parce que si l’on pressait la vie jusqu’à en extraire tout le drôle & le ridiculement joli, l’exubérant & l’enthousiaste, il y aurait ce livre. Vidé de presque tout ce qui existe de beau.

& j’ai fini par me dire – peut-être que plusieurs personnes pensent que c’est ça, la vraie littérature. Un livre lourd, extrêmement sérieux, où tout se veut chargé de sens, où l’Amérique fait l’objet d’une critique que j’ai trouvée assez facile, du genre ah la pauvreté culturelle, ah les trous perdus de 18 000 habitants, ah la consommation effrénée & les maisons construites à la chaîne. & c’est correct. Mais moi, non seulement je ne suis pas capable d’adhérer à cette vision que l’auteure propose, mais je n’ai jamais été convaincue, au cours de ma lecture, qu’il y avait une détresse humaine là-dessous, autre chose qu’une démonstration très littéraire de tout ce qui va mal en Amérique du Nord, de tous les fantômes de l’Europe qui ne disparaissent pas en traversant l’Atlantique. Je comprends que certains puissent y voir un livre nécessaire, un livre coup de poing – mais moi j’ai vu beaucoup de clichés, & une couche de quelque chose de prétentieux qui m’a rebutée.

Paradoxalement, je suis heureuse que ce type de roman puisse être publié au Québec. La diversité du paysage littéraire, & tout ça. Mais je crois pas que j’aurai jamais envie de lire autre chose de Mavrikakis.