canada

Mars 2014, mois d’appréciation d’Alice Munro

Je lis rarement tout d’un même auteur. C’est une des tristes réalités de ma vie de lectrice. Je succombe toujours aux sirènes de tous les autres livres de tous les autres auteurs qu’il me reste encore à lire. Je fais des listes & des listes des auteurs que j’aimerais mieux connaître (dans le sens de lire plus, pas rencontrer & jaser & prendre un café), mais c’est comme toutes les autres listes qui encombrent mon ordinateur de fichiers Word orphelins : je les fignole pour mieux les oublier.

Mais ce mois-ci, mon club de lecture (je me lasse pas encore de dire ça) devait parler d’Alice Munro. Alors j’ai sauté sur l’occasion de me prévaloir de l’exception qui confirme la règle & j’ai promptement lu trois de ses recueils de nouvelles. De suite! Presque sans rien d’autre sur ma table de chevet en même temps! Un comportement vraiment très éloigné de mon habituelle tendance à l’éparpillement.

J’aime beaucoup Alice Munro. Ses histoires sont d’une puissance tranquille qui me réconcilie avec la petitesse de ce que j’ai envie, moi, de raconter. Chaque fois que je la lis, je garde l’impression qu’il n’y a pas de destin mineur ; que les histoires bouleversantes ne sont pas nécessairement à grand déploiement ; que les personnes dont les choix sont restreints, dont la vie a des limites bien tracées, n’en ont pas moins le potentiel d’être des personnages. C’est une notion magnifique, je trouve. Que toutes les vies sont assez pleines pour accoucher de fiction.

Bref. C’est toujours un réconfort pour moi que de vivre dans un monde où il y a les nouvelles d’Alice Munro.

Mais je ne la lis pas autant que j’aimerais le faire. J’ai beaucoup aimé prendre le temps, ce mois-ci, d’avaler d’un coup trois de ses livres ; de rester, pendant quelques semaines, immergée dans ses histoires d’Ontario semi-rural, de côte ouest canadienne, de petites villes & de grandes envies frustrées. J’ai lu deux recueils en traduction française, La Danse des ombres et Les Lunes de Jupiter, & un autre en version originale, Runaway. Les deux premiers dataient respectivement de 1968 et 1977 ; le dernier a été publié en 2004.

& donc, plusieurs choses.

De un, c’était la première fois que je lisais Munro en traduction. C’est une expérience que j’aimerais mieux ne pas répéter. Pas parce que ladite traduction était horriblement mauvaise ; juste parce que, lorsque je suis arrivée à Runaway, l’expérience de lecture a été tellement intensifiée, j’étais tellement heureuse de retrouver la fluidité particulière des phrases, le poids des mots dans la bouche, que je me trouvée vraiment stupide de ne pas avoir essayé plus fort de trouver tous les recueils dans leur version originale.

De deux, j’ai eu beaucoup de plaisir à comparer les livres entre eux. À voir les nouvelles devenir plus longues d’un recueil à un autre ; plus complexes, aussi, leur construction plus ambitieuse. À observer les thèmes évoluer, mais aussi se recouper : la famille, les liens imposés, l’émancipation difficile. & les femmes, toujours les femmes & leurs vies qu’on tente de rapetisser, d’étouffer. Dans La Danse des ombres, beaucoup d’histoires sur l’enfance & sur la vieillesse ; un décor qui est celui de l’Ontario semi-rural mais qui rappelle presque le Sud des États-Unis, sans la population noire & les relents d’esclavagisme : même vies étroites, mêmes normes sociales strictes, même chaleur poussiéreuse des étés. Dans Les Lunes de Jupiter, encore la famille, mais aussi le couple : beaucoup de divorcées, si je me souviens bien. & plusieurs retours en arrière, aussi, de récits doubles qui se déploient en alternance dans la même nouvelle, où le présent se voit éclairé par la trame collée à des événements passés. (& je sais pas pour vous, mais moi j’adore ce type de procédé narratif.)

Si les deux premiers livres m’ont beaucoup plue, c’est Runaway qui m’a jetée à terre. La nouvelle-titre est pas loin d’être une nouvelle parfaite ; le cycle de trois histoires qui suivent, Chance & Soon & Silence, culminent sur une situation si bouleversante que pendant quelques hours j’ai traîné une tristesse lancinante, celle du personnage principal, comme si c’était la mienne. & l’écriture sobre, d’une élégance feutrée, qui va direct au plexus solaire :

[…] My daughter went away without telling me good-bye and in fact she probably did not know then that she was going. She did not know it was for good. Then gradually, I believe, it dawned on her how much she wanted to stay away. It is just a way that she has found to manage her life.

It’s maybe the explaining to me that she can’t face. Or has not time for, really. You know, we always have the idea that there is this reason or that reason and we keep trying to find out reasons. And I could tell you plenty about what I’ve done wrong. But I think the reason might be something not so easily dug out. Something like purity in her nature. Yes. Some fineness and strictness and purity, some rock-hard honesty in her. My father used to say of someone he disliked, that he had no use for that person. Couldn’t those words mean simply what they say? Penelope does not have a use for me.

Maybe she can’t stand me. It’s possible.

(Silence, p. 129)

& de trois, je comprends définitivement pas pourquoi je mets toujours autant de temps à relire les auteurs que j’aime. Cibole, Amélie.

Publicités

Feminism FOR REAL : Deconstructing the Academic Industrial Complex of Feminism (dirigé par Jessica Yee)

feminismAu tout début de ce livre, Jessica Yee cite les mots d’un auteur mohawk, Taiaiake Alfred : « There needs to be struggle in order to lay out a path to co-existence, and that the process of being uncomfortable is essential for non-Indigenous peoples to move from being enemy, to adversary, to ally. » Bien que le passage fasse référence aux luttes des peuples autochtones, Yee y voit un principe qui vaut pour tous les enjeux de fond : l’apprentissage, le vrai, la compréhension & l’empathie, ça ne peut venir que de l’ouverture à des choses & à des réalités que nous connaissons mal & qui, forcément, nous déstabilisent.

& c’est ce que livre, recueil d’essais & de témoignages & de poèmes, produit : de l’inconfort. Mais un inconfort nécessaire, qui décloisonne.

Tous les textes réunis ici partent d’un constat assez dévastateur : le féminisme, et plus particulièrement (mais pas seulement) celui qui est produit & pensé dans les départements d’études féministes des universités, parle surtout des préoccupations de femmes blanches, de classe moyenne ou aisée. Les personnes de couleur, les transgenres & les femmes tout en bas de l’échelle sociale, pour ne nommer que celles-là, s’y retrouvent difficilement ; pire, elles se retrouvent fréquemment exclues ou marginalisées par des espaces qui, en théorie, devraient être inclusifs. Les femmes autochtones, par exemple, doivent vivre quotidiennement avec l’héritage très lourd du colonialisme ; cet héritage, en contrepartie, donne aux femmes blanches des privilèges qu’elles ne contrôlent pas, mais qu’elles ont quand même à reconnaître pour qu’un dialogue puisse s’installer. On parle ici d’intersectionnalité, cette réalité selon laquelle l’identité d’une personne se trouve à l’intersection de plusieurs identités plus larges : être une femme en est une, mais y entrent aussi la communauté culturelle à laquelle on appartient, l’orientation sexuelle, la classe sociale. Si le féminisme ne réussit pas à comprendre et à intégrer ces nuances, s’il n’arrive pas à tenir compte de la pluralité des systèmes d’oppression qui jouent sur l’expérience des femmes, il nuit beaucoup plus qu’il n’aide. Comme le résume Yee : « So when feminism itself has become its own form of oppression, what do we have to say about it? » & la réponse, c’est : toute une trâlée de choses.

Ma relation avec le féminisme n’est pas très compliquée, sûrement parce que le féminisme dont on entend le plus parler, celui qui est mainstream, s’adresse beaucoup à moi, aux choses qui relèvent de mon quotidien : l’égalité salariale, la division des tâches, les stéréotypes genrés, la sexualité, la pauvreté. J’ai cependant une relation un peu plus complexe avec le monde académique, puisque je complète actuellement une maîtrise – maîtrise qui est parfois passionnante, parfois un peu pénible, mais toujours engoncée dans un monde très hiérarchisé, très complexe aussi, avec lequel je ne suis pas toujours certaine que j’ai envie d’être associée. Les textes qui composent ce livre m’ont donc beaucoup parlé, notamment en soulignant la difficulté de combiner vie académique & activisme, mais aussi en offrant des témoignages sentis sur des expériences qui s’éloignent énormément de la mienne.

J’ai été particulièrement marquée par la contribution de Megan Lee, sur les difficultés que vivent à l’université les personnes issues de milieux très pauvres, & sur la relation contradictoire que ces milieux, justement, entretiennent envers l’éducation supérieure ; par celle de Latoya Peterson, qui se retrouve un peu malgré elle à devenir la « token Black feminist » dans certains cercles, & celle de Robyn Maynard, qui part d’une expérience avec un projet communautaire auprès de jeunes mères marginalisées pour développer toute une réflexion sur les contraintes, les buzz-words & les contradictions du féminisme en action. Deux dialogues, entre Krysta Williams & Erin Konsmo, puis entre Krysta Williams & Ashling Ligate, ont aussi fait voler en éclats la majorité des très vagues idées que j’avais sur les Autochtones & le féminisme.

Feminism FOR REAL n’est pas un livre qui cherche à être parfait, ou scrupuleusement bien argumenté, ou même toujours cohérent ; c’est un recueil de textes profondément personnels qui, en ouvrant des fenêtres sur le particulier, touchent à des enjeux extrêmement importants. Ce n’est pas, comme l’annonce le titre, une critique en profondeur du féminisme universitaire. Mais ce n’est pas grave. Ça reste une mine d’informations précieuses, & un espace d’expression grouillant de vie & de colère.

La main d’Iman (Ryad Assani-Razaki)

Parfois, quand un livre reçoit beaucoup d’attention, je deviens comme imperméable à tout ce qu’on peut en dire. J’arrête d’absorber. Je passe par-dessus les recensions & les critiques & les entrevues, je les vois mais je ne les lis pas. Je sais pas pourquoi. Pas par manque d’intérêt ; juste – par esprit de contradiction mal placé, peut-être. (On a les défauts qu’on a.) C’est ce qui m’est arrivé avec La main d’Iman : c’est un roman qui a remporté le prix Robert-Cliche en 2011, puis qui a été en lice pour le Prix du Gouverneur Général de cette année, & entretemps j’ai comme l’impression qu’on en a quand même assez parlé – mais tout juste avant d’ouvrir le livre, je me suis aperçue que j’avais pas la moindre petite idée du type d’histoire qu’il contenait.

& c’est un livre qui m’a surpris. J’aurais pas pu dire à quoi je m’attendais, mais pas à ce que j’y ai trouvé.

Alors, par où commencer? Par la forme, peut-être, qui est assez travaillée : le titre de chaque chapitre est composé d’un seul mot, qui commence par i ; ce mot est aussi le dernier mot du chapitre ; la dernière lettre de chacun de ces titres, finalement, compose le mot immigration – ce dont on se rend compte à la fin, en consultant la table des matières qui clôt le roman. D’un côté, c’est le genre de chose que je trouve un peu compliquée pour rien, un peu gimmicky (…je manque de vocabulaire. Le dictionnaire me dit plein d’effets gratuits?) ; de l’autre, c’est une contrainte que s’est donnée l’auteur, & une contrainte que je trouve intéressante. & tout mon rapport au livre se construit un peu comme ça : intellectuellement, il y a beaucoup de choses dans ce récit qui m’ont appelées, beaucoup de thèmes que j’ai aimé explorer à travers l’intrigue, les personnages, tous les choix qu’ils font & ne font pas – mais plus, je sais pas, viscéralement? Je n’ai pas réussi à écarter les petits travers qui me dérangeaient, les lourdeurs occasionnelles, pour me laisser accrochée par le roman.

Plusieurs personnages prennent à tour de rôle la parole, se partageant les chapitres, mais on peut dire que La main d’Iman raconte surtout l’histoire de Toumani & (on s’en doute) d’Iman. Le livre raconte aussi, de façon plus large, le quotidien d’un pays d’Afrique de l’Ouest qui n’est jamais nommé : il raconte les difficultés, il raconte la pauvreté, l’exploitation ; il trace le portrait d’une société douloureusement hiérarchisée, parle par la bande de tout l’héritage du colonialisme, du racisme qui se décline en jeux de pouvoir subtils, imbriqués dans le récit. Si ça semble écrasant, c’est que ce l’est. Je crois qu’on peut dire, sans exagération, que la vie de tous les narrateurs du roman est une tragédie, à plus ou moins grande échelle. C’est le genre de récit où l’on devine très vite qu’il n’y a pas d’échappatoire, que personne ne s’en sortira tout à fait indemne ; il y cette appréhension qui monte au fil de la lecture, accompagné du désir futile que les choses, malgré tout, finissent bien. « Je vis dans un monde où les rêves déplacés peuvent être fatals », expliquera un des personnages dans les derniers chapitres du livre, & c’est une phrase comme un avertissement : cette atmosphère accablante dans laquelle nous, lecteurs, nous engluons, ce climat-là n’est pas passager – c’est une force qui structure le récit. &, en fin de compte, l’écrase.

Donc il y a ce monde très dur, & puis il y a les personnages qui l’habitent. Toumani, vendu très jeune par ses parents à une dame qui s’occupe de ça, justement, de la vente d’enfants à des gens qui ont besoin de domestiques ; Toumani qui, après un épisode d’une violence incroyable, se retrouve au fond d’une bouche d’égoût, les membres en miettes. Il est sauvé par Iman, un métis qui traîne lui aussi ses propres malheurs, mais perd une jambe. & c’est de là que tous les autres événements du récit déboulent : l’handicap de Toumani, qui lui gruge lentement l’intérieur ; la demi-blancheur d’Iman, qui lui fait très tôt entrevoir la possibilité de quitter le pays ; le milieu qui est le leur, où tous deux n’arrivent pas à se retrouver, chacun à leur façon. & il y a aussi Alissa, très éphémère amour d’enfance de Toumani, qui retontit littéralement comme un cheveu sur la soupe pour bouleverser la vie de tout le monde.

C’est, il faut le dire, l’élément qui m’a le plus triturée dans le récit : le rôle étrange qu’y joue Alissa. Son rôle de catalyseur, en fait, pour toutes les trahisons qui suivront. La lecture que j’en ai fait a, dans ma tête, des relents de choses que je n’aime pas trop – la femme tentatrice qui vient s’immiscer entre deux amis, ce genre de choses. Quelqu’un d’autre le verrait sûrement d’une autre façon, mais ça m’a agacée. Il y a aussi sa personnalité un peu fluctuante, ses changements de cap inexpliqués mais, je sais pas, utiles à l’intrigue? C’est là que le récit m’a perdue. Puis trop d’invraisemblances & de coïncidences dans le dernier quart du livre pour que je puisse faire autre chose que de rester sur ma faim.

Ceci dit, ça reste le récit poignant d’un malheur habilement exploré, de départs souhaités et forcés à la fois. Avec des nuances & des zones d’ombre intéressantes, nécessaires. Si certains aspects du roman m’ont un peu déçue, la richesse de mon expérience de lecture est tout de même bien réelle : il y aurait des milliers de choses à dire sur la façon dont le racisme joue sur les actions des personnages, la manière dont certaines logiques coloniales imprègnent leurs interactions ; il y aurait des milliers de choses à dire sur Iman, aussi, qui demeure un personnage hermétique, inatteignable, le seul à ne jamais jouer le rôle de narrateur, le temps d’un chapitre. Même plusieurs jours après la fin du livre, je reste avec des idées & des questions, des images qui en appellent d’autres. & cette phrase, qui traduit bien le poids que l’histoire collective peut avoir sur la vie de chacun :

On dit que le destin d’un homme est entre ses mains. Mensonge. Souvent, le destin n’est que la pointe d’une lance projetée depuis plusieurs générations. (p. 42)

Green Grass, Running Water (Thomas King)

Ça fait quelques minutes que je suis là à me demander ce que je vais dire de ce livre, parce que d’un côté j’ai beaucoup de respect pour ce que l’auteur a essayé de faire (ou ce que j’ai cru qu’il a essayé de faire, anyway), de tisser autour de la vie de quelques Amérindiens de l’Ouest canadien une fiction particulière, qui revisite les mythes qu’on s’approprie sans les comprendre, qui se sert de l’humour comme d’une massue, pour mieux nous confronter à nos préjugés & nos à priori — mais de l’autre, tabarouette, ça m’a pas plu tant que ça.

Mais pour commencer par le commencement : ce livre est une succession d’histoires qui convergent toutes, parfois assez confusément, vers le même endroit, le même moment. (Je crois pas que ça gâche grand-chose que de le mentionner, on s’en rend compte assez tôt dans le livre.) Il y a quelques Amérindiens dans la quarantaine qui ont tous grandi dans la même réserve & qui, chacun de leur côté, vivent de ces choses qui ne sont pas tragiques mais qui bouleversent quand même — une femme qui aimerait des enfants mais qui ne veut pas s’embarrasser de l’homme qui vient avec, un professeur de littérature à la retraite qui tente de sauver de la destruction la cabane en rondins de sa mère, un homme qui se retrouve vendeur de télévisions après avoir passé vingt ans à dire qu’il retournera à l’université l’année suivante. Il y a quatre vieux Amérindiens échappés d’un hôpital psychiatrique — ou de vieilles Amérindiennes, peut-être, personne n’est trop certain. Il y a le médecin qui leur court après, & la concierge qu’il traîne avec lui. & il y a le narrateur, un I mystérieux, qui raconte à Coyote les débuts du monde.

Je sais pas pourquoi j’ai pas embarqué. Peut-être parce que j’ai mis du temps à m’adapter à la structure du livre ; peut-être parce que les personnages n’ont éveillé chez moi qu’un intérêt relatif, comme une espèce d’indifférence bienveillante ; peut-être parce que les pointes d’humour, pour moi, ont fini par tomber à plat. L’écriture de Thomas King ne m’a pas marqué, je garde le souvenir de phrases fonctionnelles, correctes, rien de mauvais mais rien d’extraordinaire non plus. J’ai aimé les histoires de genèse complètement loufoques du narrateur, qui jouent habilement sur les perceptions qu’on a des mythes amérindiens, jusqu’à devenir des amalgames caustiques de récits bibliques & de références littéraires & de folklore de magasin de souvenirs — mais pour le reste, bof. Quelques bons moments, & un livre que j’ai refermé en ayant l’impression d’être exactement la même qu’au début de ma lecture.