chimamanda ngozi adichie

Americanah (Chimamanda Ngozi Adichie)

americanahOh oh oh que j’ai aimé ce livre. Comme j’aime tous les livres qui bousculent ce que je suis pour éclairer d’un coup de grands pans d’expériences auxquelles je n’ai jamais, jamais eu accès — mais aussi comme j’ai aimé tous les livres d’Adichie : en faisant rouler ses mots sur ma langue, en inhalant les pages extraordinairement texturées qu’elle offre.

C’est un roman qui part dans toutes les directions, mais qui ne se perd jamais. Au départ : Ifemelu & Obinze, une fille & un garçon, tous les deux de la classe moyenne nigériane. Ils se rencontrent à l’adolescence & tombent amoureux. Leur vie n’a rien d’un bulletin de nouvelles : il y a bien quelques coups d’État, mais pas de vraie guerre civile, pas de famine, pas de grandes privations, pas de camps de réfugiés. L’électricité n’est pas toujours très fiable & les dortoirs de l’université n’ont l’eau courante que tôt le matin, mais leur désir de partir ne vient pas de là : c’est que la vie au Nigéria est trop étroite pour les gens qui rêvent de grandes choses. Pour les gens qui, comme le pense Obinze, ont soif « de choix & de certitude ».

Alexa, and the other guests, and perhaps even Georgina, all understood the fleeing from war, from the kind of poverty that crushed human souls, but they would not understand the need to escape from the oppressive lethargy of choicelessness. They would not understand people like him, who were raised well fed and watered but mired in dissatisfaction, conditioned from birth to look towards somewhere else, eternally convinced that real lives happened in that somewhere else, were now resolved to do dangerous things, illegal things, so as to leave, none of them starving, or raped, or from burned villages, but merely hungry for choice and certainty. (p. 278)

Ifemelu ira aux États-Unis ; Obinze s’essaiera à Londres. Leur expérience de l’immigration sera radicalement différente, mais ne les ramènera pas moins, de gré ou de force, vers le Nigéria. & l’un vers l’autre, évidemment.

Adichie explore leurs destins (momentanément) contraires avec beaucoup de finesse, une bonne dose d’empathie & de grandes rasades d’un humour délicieux, acerbe mais jamais mesquin. Ifemely vit des débuts difficiles en Nouvelle-Angleterre, elle va à l’université mais travaille illégalement, le choc culturel lui gruge l’intérieur de la tête — mais elle a des gens pour l’aimer, & son propre tempérament sur lequel s’appuyer. Les choses s’amélioreront. Elle découvrira les tensions raciales qui traversent les États-Unis &, en les triturant, en les explorant, finira par s’épanouir en blogueuse (!) controversée.

C’est une des choses que j’ai beaucoup aimées, dans le roman d’Adichie : la place que prend le blog d’Ifemelu dans sa vie, mais aussi la façon dont les billets qu’elle rédige nourrissent l’intrigue. La manière qu’ils ont de révéler un côté d’elle auquel nous n’aurions peut-être pas accès, sinon : alors que le quotidien d’Ifemelu est badigeonné de confusions & d’incertitudes culturelles, alors qu’elle doute d’elle-même & des relations qu’elle a avec les autres, la voix qu’elle prend dans ses billets de blogue est forte, drôle, très no-nonsense. & ces billets sont aussi, pour l’auteure, un moyen très efficace d’éclairer certains pans de l’intrigue, de nous montrer tout le poids que prend le racisme dans la nouvelle vie d’Ifemelu, les ramifications qu’il creuse dans son histoire. C’est peut-être juste un peu lourd, parfois, mais j’étais tellement surprise de voir un roman intégrer positivement quelque chose qui appartient à internet & aux nouvelles technologies & aux réseaux sociaux & toutes ces choses si horriblement dévastatrices pour la civilisation telle que nous la connaissons que j’étais prête à pardonner beaucoup plus.

Adichie reste moins collée à Obinze, qui travaillera au noir & dépensera toutes ses économies dans un mariage blanc. Son séjour à Londres est d’une grisaille qui ne finit plus, une succession d’échecs plus désolants les uns que les autres — & qui se solderont par un retour au Nigéria où, paradoxalement, l’attendront d’étonnantes opportunités.

C’est difficile d’identifier exactement ce que ce roman embrasse. La vie de la classe moyenne nigériane? L’expérience immigrante? Le racisme, aux États-Unis ou ailleurs? L’amour? La quête de soi? Parce que c’est tout ça. C’est tout ça, & ça nous est livré avec tout le talent du monde. La façon dont Adichie réussit à raconter les histoires d’Ifemelu & d’Obinze a quelque chose de profondément jouissif, parce que c’est drôle & doux & acerbe & nuancé. Mais c’est aussi lourd, d’une lourdeur nécessaire, que l’auteure n’essaie pas d’enrober dans les petites victoires personnelles des personnages. C’est ambitieux & c’est courageux & c’est délicieux & c’est à lire, je pense.

Publicités

En rafale! (version jeunes filles en fleur, mettons)

hibiscusPurple Hibiscus (Chimamanda Ngozi Adichie)

De Chimamanda Ngozi Adichie, j’ai lu (& beaucoup aimé) le roman Half of a Yellow Sun & That Thing Around Your Neck, un recueil de nouvelles. Avant de lire son dernier livre, paru très très récemment, je me suis dit que je ferais bien de me déniaiser & de faire ce que je me dis que je devrais faire depuis au moins deux ans & demi, c’est-à-dire : lire son tout premier roman.

Purple Hibiscus a pour narratrice Kambili, quinze ans, dont la vie est quasi entièrement écrasée par la présence de son père, espèce de patriarche supra-religieux qui domine & dirige les activités de la maisonnée. Mais dans un Nigéria durement secoué par les suites d’un coup d’État militaire, Kambili & son frère réussiront, paradoxalement, à grappiller quelques miettes de liberté qui repousseront peu à peu les frontières de leur monde – jusqu’à ce que, bien sûr, tout éclate.

Il y a dans ce roman déjà toutes les choses qui font des livres suivants d’Adichie ce qu’ils sont : une plume riche & imagée, tout un tapis luxuriant d’odeurs & de textures que l’auteure réussit à dérouler sous les pieds du lecteur ; la volonté de parler, mais avec délicatesse, mais avec subtilité, de choses aussi importantes que la famille, la religion, le colonialisme ; le talent nécessaire pour broder, à partir d’une histoire toute personnelle, centrée comme elle l’est sur Kambili & son univers étroit, le portrait nuancé d’un pays & des gens qui y vivent. Malgré quelques maladresses, dont un rythme pas toujours assez resserré & une fin que j’ai trouvée juste un peu bâclée, Purple Hibiscus reste d’un charme douloureux.

jane

Jane, le renard & moi (Isabelle Arsenault & Fanny Britt)

Preuve qu’il ne faut jamais jamais jamais se laisser convaincre que tous les livres qui reçoivent une forte couverture médiatique ne le méritent sûrement pas tout à fait, Jane, le renard & moi est beau à en pleurer. (Ce que j’ai fait. Pas à chaudes larmes, mais quand même.)

Le livre relate quelques mois dans la vie d’Hélène, petite fille très seule qui aime les robes à crinoline & qui lit fiévreusement Jane Eyre dans l’autobus. Hélène doit composer, à l’école, avec plusieurs ex-amies qui s’amusent à parsemer les murs de graffiti qui sont autant de petites phrases assassines ; elle traîne aussi, tout au fond d’elle-même, une vision déformée de ce qu’elle est & de ce dont elle est capable. Le thème n’est pas nouveau, peut-être, mais la façon dont il est traité rend l’histoire incroyablement poignante. Les dessins d’Isabelle Arsenault, qui alternent entre le gris du quotidien d’Hélène & toute la couleur que la petite fille trouve dans le roman de Charlotte Brontë, sont d’une délicatesse exquise, parfaite, tandis que les mots de Fanny Britt, leur rythme, les sonorités qu’ils prennent sur la page, crèvent doucement le cœur.

À faire lire à toutes les petites & grandes filles du monde. (& aux garçons aussi, bien sûr.)