états-unis

La guerre & un roman & deux bédés

Il m’est arrivé une chose merveilleuse : j’ai commencé à participer à un club de lecture.

C’est à la bibliothèque & c’est l’affaire la moins stressante au monde & j’y suis allée juste deux fois mais ça m’empêche pas d’être beaucoup trop enthousiaste quand j’en parle. (Ça prend visiblement pas grand-chose pour faire mon bonheur.) Plutôt que de nous faire lire toutes le même livre (& j’utilise le féminin à bon escient, là, parce qu’on est juste des madames), les bibliothécaires choisissent un thème & suggèrent une pile de livres qui s’y rattachent. & le mois dernier, c’était les romans épistolaires.

beyrouthMalheureusement, il s’avère que je me suis pitchée sur une brique de 400 quelques pages qui est loin d’être la chose la plus passionnante qu’il m’ait été donné de lire.

Je pense que c’est la faute du titre. Depuis que j’ai lu La route de Chlifa à douze-treize ans (un cadeau que j’avais reçu de mes parents, je pense? & ma copie était DÉDICACÉE), je garde toujours dans la tête l’idée que je comprends pas la guerre au Liban. & que je devrais essayer d’y remédier. Alors quand j’ai vu Poste restante Beyrouth, & que j’ai lu le quatrième de couverture, & que j’ai (vaguement) compris que ça parlait de la guerre, je me suis dit, j’embarque!

Le livre est composé des lettres qu’Asmahan, jeune architecte dans la trentaine, écrit sans envoyer. Lorsque le roman commence, elle est à Beyrouth, c’est la guerre depuis tellement longtemps qu’elle en a perdu toutes ses ambitions, & elle écrit une première lettre à une amie d’enfance, déménagée en Europe avant le début du conflit. Tout au long du livre, elle écrira à d’anciens amoureux, à Billie Holiday, à Beyrouth elle-même ; de longues lettres qui décrivent son quotidien, les aléas de la guerre, les frasques de son entourage — & surtout, SURTOUT, son spleen indélogeable. Asmahan n’en finit plus de se rouler dans une nostalgie contradictoire, qui lui fait à la fois regretter les opportunités que la guerre lui a enlevées & regarder de haut tous ceux qui ont réussi à échapper au conflit. Elle se questionne sur son avenir, sur l’amour qui ne vient pas (ou pas comme elle le voudrait), sur les possibilités qu’il lui reste, sur toutes celles qui ne reviendront pas. Des sentiments pour lesquels j’aurais eu plus d’empathie s’ils ne s’étaient pas étendus sur QUATRE CENT SOIXANTE PAGES, & dans un style parfois tellement ampoulé qu’on perd le sens de la phrase avant d’être arrivé à sa fin.

J’ai réussi à terminer le roman, alors il y a des passages plus réussis. Mais j’ai quand même passé une bonne partie du livre à avoir hâte qu’il se termine.

& j’y ai réfléchi, & je crois que j’aurais mieux aimé Poste restante Beyrouth si je n’avais pas lu, presque simultanément, deux très bonnes bédés qui parlent elles aussi de la guerre. Pas celle du Liban, mais la guerre quand même.

cahiersIl y a eu Les Cahiers russes d’Igort, tout d’abord, sur Anna Politkovskaïa & la guerre de Tchétchénie. Retraçant l’engagement de la journaliste dans le Caucase, illustrant sobrement les témoignages atroces des victimes du conflit, parsemant le tout de quelques commentaires sur l’actuel état de la liberté de presse (& la liberté tout court) en Russie, Les Cahiers russes est une bédé dure, dure à en donner des cauchemars. Je croyais avoir lu beaucoup de choses sur la Tchétchénie, mais aucune n’accote, en termes d’horreur, les récits auxquels Igort fait une place dans ce livre. J’ai moins aimé les sections sur Politkovskaïa, surtout parce que l’auteur porte un regard qui m’a paru exagérément psychologisant (…& cliché, en fait) sur sa vie & ses motivations. J’ai aussi l’impression que la bédé pourrait être difficile à suivre pour les personnes qui n’ont pas déjà lu autre chose sur le conflit. Mais même si Igort ne s’embarrasse pas de résumé des événements (ou même d’une simple ligne de temps), le résultat demeure extrêmement poignant.

& ensuite, après les Cahiers russes, il y a eu Gorazde, le livre incroyable que Joe Sacco a fait sur la guerre dans une petite enclave musulmane de Bosnie.

saccoJe ne sais pas par où commencer pour parler de Gorazde, sinon par : c’est extraordinaire. C’est le résultat d’un travail de moine, mais aussi d’excellent journalisme. Plus encore que dans les autres livres de Sacco que j’ai lus, il y a ici un désir profond de tout enregistrer, de tout comprendre, de tout nommer. Sacco se rend à Gorazde, ne peut pas s’empêcher d’y retourner, participe au quotidien des personnes qu’il y rencontre, revient avec eux sur chacune des étapes qui les ont menés à leur situation actuelle — & le livre le suit dans cette quête.

Évidemment, on se doute dès le départ que les questions de Sacco ne peuvent aboutir qu’au récit d’horreurs absurdes, des boucheries qui semblent aussi insensées qu’improbables. Mais la bédé nous y amène tranquillement, par des chemins détournés. & tout le talent de Sacco réside là-dedans, je crois : on apprend à connaître les gens avant de savoir précisément quelles horreurs ils ont traversé, on découvre leurs tracas quotidiens avant d’avoir accès aux douleurs qu’ils traînent, & ça contribue à humaniser leur expérience. Les personnes ne sont pas, dans Gorazde, que des tragédies. Elles ne personnifient pas la guerre à elles seules, elles ne sont pas plus grandes que nature. Elles sont toutes petites, ordinaires, parfois banales. & c’est ce qui rend encore plus injuste la situation dans laquelle elles se retrouvent.

Je me relis, & il y a une chose qui me frappe : ces deux bédés abordent la guerre depuis l’extérieur, par le biais de narrateurs-bédéistes qui découvrent le conflit & ses atroces absurdités au fil du récit. Dans le cas de Poste restante Beyrouth, c’est le contraire : une narratrice qui raconte la guerre de l’intérieur, qui la vit comme un événement qui, avant d’arriver aux autres, lui arrive à elle. Pourquoi est-ce que j’ai moins d’empathie pour l’histoire d’Asmahan que pour celles que rapportent Igort & Sacco? À cause du brouillard de la fiction? De la prose un peu fleurie? Parce que les malheurs d’Asmahan sont, toutes proportions gardées, encore les moins tragiques du lot? & comment est-ce qu’on peut comparer les guerres, de toute façon?

Je n’ai jamais voulu être le genre de lectrice qui aime mieux un livre parce qu’il est basé sur une histoire vraie. J’espère que ce n’est pas ce que je suis en train de devenir.

En rafale! (deux livres pour fin juin)

Pour une fin juin tour à tour pluvieuse & ensoleillée, grise & étouffante, la chaleur qui s’accumule sous ses gros nuages ronflants – deux livres devant lesquels je reste un peu ambivalente.

The Book Thief (Markus Zusak)

zusakC’est un peu difficile d’écrire une histoire sur l’Allemagne nazie qui n’ait pas au moins un petit goût de remâché, mais on peut pas dire que Zusak n’essaie pas de toutes ses forces d’amener de l’eau fraîche au moulin (…pour dire ça comme ça). Son roman, The Book Thief, est narré par la mort en personne, adopte un style particulier, plein à craquer d’images truculentes & de métaphores excentriques, & suit les aventures de Liesel, une fille pas comme les autres qui, on s’en doute, deviendra la voleuse de livres du titre. Parce qu’arrivée en 1940 à Molching, petite ville fictive près de Munich, Liesel découvre une famille d’accueil aimante mais particulière, un quartier grouillant de personnages &, après de longs mois d’efforts, le bonheur de lire des mots qui la sauveront– figurativement & littéralement. Officiellement destiné à cette énigmatique catégorie de lecteurs qu’on regroupe sous l’appellation Young Adult (…énigmatique parce que sérieusement, jeune adulte? est-ce que c’est possible de faire plus flou?), le roman explore ainsi le pouvoir des mots, tous leurs pouvoirs contradictoires : pouvoir dévastateur dans le cas de la propagande nazie, pouvoir illuminateur pour Liesel & les livres qu’elle vole un à un.

Mais les métaphores finissent un peu par lasser, le livre fait à peu près 200 pages de trop (des longueuuuuurs, il y a) & les personnages, peut-être perdus dans les effets de style pas toujours réussis de Zusak, restent à l’état de coquilles vides – même si coquilles enrobées de jolis mots. Je n’ai pas vu grand-chose d’organique ou de convaincant dans les relations qui se dessinent entre eux. Mais la voix de la mort, le narrateur, demeure réussie : pas tout à fait humaine, traversée d’éclairs d’empathie, toujours badigeonnée d’un mélange d’incompréhension & de cynisme, de tristesse & d’émerveillement. & il y a quelque chose que j’ai beaucoup aimé dans le soin dont Zusak enveloppe ses mots & leur agencement, dans cet effort qu’il fait pour jouer avec le langage tout en s’assurant qu’il demeure accessible. Malgré ses imperfections, je crois que c’est une histoire que j’aurais aimée (adorée…!) si je l’avais lue vers douze ou treize ans.

Slouching Towards Bethlehem : Essays (Joan Didion)

Extrait des notes que j’ai pas pu m’empêcher de prendre en lisant ce livre :

Ton très froid, moqueur, trempé de condescendance. Il y a un manque de chaleur là-dedans, une mauvaise foi qui me met mal à l’aise. Toujours saisir au vol les contradictions des gens pour les leur remettre sous le nez, toujours exhiber leurs faiblesses & leurs petites vanités comme autant d’exemples de leur incroyable médiocrité – ça me fâche pas mal.

C’est intéressant d’un point de vue, je sais pas, sociologique, mais pour ce qui est de lire des essais pour espérer explorer la condition humaine ou quelque chose comme ça, avec tout ce que ça implique de compassion & de sensibilité – on repassera. Didion est tellement dure que c’en est épeurant.

Je pense que j’étais rendue autour de la page 75.

didionÇa s’est amélioré après (…ou je me suis habituée?), mais je continue à penser que Didion est snob pour mourir, ce qui limite un peu sa vision des choses. Ce qui veut pas dire que son point de vue, justement, n’est pas intéressant – c’est seulement qu’il faut y être préparé.

Mais pour commencer par le commencement : Slouching Towards Bethlehem est un recueil d’essais, tous écrits dans les années 60, & qui sont autant de portraits partiels, colorés, de l’idée que Didion se fait de cette époque. Le livre les divise en trois parties : Life Styles in the Golden Land ; Personals ; & Seven Places of the Mind.

Dans Life Styles in the Golden Land, on a surtout droit à des essais-reportages, où Didion explore certains événements & certains personnages qui ont marqué ses contemporains. Dans le désordre : John Wayne, Howard Hughes, Joan Baez & son école pour la non-violence en Californie ; un marxiste-léniniste pétri de tragédie potentielle & une femme accusée d’avoir mis le feu à son mari endormi dans la voiture familiale ; les mariages-éclairs de Las Vegas ; les déboires financiers & la drôle de démocratisation d’une université privée. L’essai qui donne son titre au recueil, Slouching Towards Bethlehem, est une exploration un peu impressionniste du quartier Haight-Ashbury, à San Francisco, des hippies & du chaos & de la misère particulière qui y règnent. Ça débouche sur une réflexion du genre « toute une génération qui n’a jamais appris les codes de la société » (ni les bonnes manières, ni, selon Didion, grand-chose d’autre) ; c’est incisif, c’est un peu cruel, & ça laisse l’impression que si elle nous connaissait, l’auteure jugerait très sévèrement nos propres petites vies puériles.

J’ai mieux aimé les Personals (surtout On Keeping a Notebook), & encore plus Seven Places of the Mind, parce que j’aime toujours ces textes où les auteurs auscultent le rapport qu’ils ont avec certains endroits bien précis. Ici : Sacramento (& « la Vallée » – l’idée de Didion comme Valley Girl, c’est quand même hyper drôle) ; Hawaii, mais pas pour les raisons auxquelles on pourrait penser ; Alcatraz abandonné ; Newport & ses maisons gigantesques, produits de la Belle Époque ; une petite ville de Basse Californie, au Mexique ; Los Angeles ; & huit ans passés à New York City. Ce dernier essai, Goodbye to All That, est infusé d’une nostalgie particulière – nostalgie pour la jeune vingtaine, passée en un coup de vent dans une ville où l’auteure n’arrive plus à vivre.

Donc une lecture en dents de scie, qui laisse l’impression que Didion, contrairement à la moyenne des gens, est plus indulgente envers elle-même qu’envers les autres – ce qui donne une grande sensibilité, une justesse triste (toujours triste) à ses essais sur ses propres expériences, mais rend ses textes sur d’autres presque intolérablement cruels. Mais ça, comme n’importe quoi, on s’y fait.

Feminism FOR REAL : Deconstructing the Academic Industrial Complex of Feminism (dirigé par Jessica Yee)

feminismAu tout début de ce livre, Jessica Yee cite les mots d’un auteur mohawk, Taiaiake Alfred : « There needs to be struggle in order to lay out a path to co-existence, and that the process of being uncomfortable is essential for non-Indigenous peoples to move from being enemy, to adversary, to ally. » Bien que le passage fasse référence aux luttes des peuples autochtones, Yee y voit un principe qui vaut pour tous les enjeux de fond : l’apprentissage, le vrai, la compréhension & l’empathie, ça ne peut venir que de l’ouverture à des choses & à des réalités que nous connaissons mal & qui, forcément, nous déstabilisent.

& c’est ce que livre, recueil d’essais & de témoignages & de poèmes, produit : de l’inconfort. Mais un inconfort nécessaire, qui décloisonne.

Tous les textes réunis ici partent d’un constat assez dévastateur : le féminisme, et plus particulièrement (mais pas seulement) celui qui est produit & pensé dans les départements d’études féministes des universités, parle surtout des préoccupations de femmes blanches, de classe moyenne ou aisée. Les personnes de couleur, les transgenres & les femmes tout en bas de l’échelle sociale, pour ne nommer que celles-là, s’y retrouvent difficilement ; pire, elles se retrouvent fréquemment exclues ou marginalisées par des espaces qui, en théorie, devraient être inclusifs. Les femmes autochtones, par exemple, doivent vivre quotidiennement avec l’héritage très lourd du colonialisme ; cet héritage, en contrepartie, donne aux femmes blanches des privilèges qu’elles ne contrôlent pas, mais qu’elles ont quand même à reconnaître pour qu’un dialogue puisse s’installer. On parle ici d’intersectionnalité, cette réalité selon laquelle l’identité d’une personne se trouve à l’intersection de plusieurs identités plus larges : être une femme en est une, mais y entrent aussi la communauté culturelle à laquelle on appartient, l’orientation sexuelle, la classe sociale. Si le féminisme ne réussit pas à comprendre et à intégrer ces nuances, s’il n’arrive pas à tenir compte de la pluralité des systèmes d’oppression qui jouent sur l’expérience des femmes, il nuit beaucoup plus qu’il n’aide. Comme le résume Yee : « So when feminism itself has become its own form of oppression, what do we have to say about it? » & la réponse, c’est : toute une trâlée de choses.

Ma relation avec le féminisme n’est pas très compliquée, sûrement parce que le féminisme dont on entend le plus parler, celui qui est mainstream, s’adresse beaucoup à moi, aux choses qui relèvent de mon quotidien : l’égalité salariale, la division des tâches, les stéréotypes genrés, la sexualité, la pauvreté. J’ai cependant une relation un peu plus complexe avec le monde académique, puisque je complète actuellement une maîtrise – maîtrise qui est parfois passionnante, parfois un peu pénible, mais toujours engoncée dans un monde très hiérarchisé, très complexe aussi, avec lequel je ne suis pas toujours certaine que j’ai envie d’être associée. Les textes qui composent ce livre m’ont donc beaucoup parlé, notamment en soulignant la difficulté de combiner vie académique & activisme, mais aussi en offrant des témoignages sentis sur des expériences qui s’éloignent énormément de la mienne.

J’ai été particulièrement marquée par la contribution de Megan Lee, sur les difficultés que vivent à l’université les personnes issues de milieux très pauvres, & sur la relation contradictoire que ces milieux, justement, entretiennent envers l’éducation supérieure ; par celle de Latoya Peterson, qui se retrouve un peu malgré elle à devenir la « token Black feminist » dans certains cercles, & celle de Robyn Maynard, qui part d’une expérience avec un projet communautaire auprès de jeunes mères marginalisées pour développer toute une réflexion sur les contraintes, les buzz-words & les contradictions du féminisme en action. Deux dialogues, entre Krysta Williams & Erin Konsmo, puis entre Krysta Williams & Ashling Ligate, ont aussi fait voler en éclats la majorité des très vagues idées que j’avais sur les Autochtones & le féminisme.

Feminism FOR REAL n’est pas un livre qui cherche à être parfait, ou scrupuleusement bien argumenté, ou même toujours cohérent ; c’est un recueil de textes profondément personnels qui, en ouvrant des fenêtres sur le particulier, touchent à des enjeux extrêmement importants. Ce n’est pas, comme l’annonce le titre, une critique en profondeur du féminisme universitaire. Mais ce n’est pas grave. Ça reste une mine d’informations précieuses, & un espace d’expression grouillant de vie & de colère.

Petite histoire de la voiture piégée (Mike Davis)

voitureLe récit que Mike Davis fait de l’irruption dans les villes des voitures piégées est, on s’en doute, une histoire passablement sordide. Depuis la première charrette bourrée d’explosifs à sauter sur Wall Street en 1920, cadeau d’un anarchiste italien qui finira paisiblement ses jours dans la mère patrie, jusqu’aux véhicules qui hypothèquent aujourd’hui le quotidien de plusieurs citadins du Moyen-Orient & compliquent l’action des soldats que diverses nations y envoient, l’auteur procède à l’inventaire, chronologique & impitoyable, de ces bombes toutes particulières. Sans jamais être une lecture très réjouissante, le livre a le mérite de demeurer informatif sans jamais cesser d’être percutant.

Parce qu’en plus de se pencher sur la genèse des véhicules piégés (premiers grands utilisateurs : des extrémistes israéliens) & les façons toujours fascinantes & horrifiantes dont différents groupes, de différentes régions du monde, se sont appropriés cette technologie meurtrière, Davis réfléchit aux conditions qui favorisent l’utilisation de ces engins : la pauvreté & le manque de moyens ; un régime autoritaire ; une forte présence (armée) étrangère ; la perception de grandes injustices, réelles ou pas. Comme l’auteur l’explique, la voiture piégée a l’avantage d’être peu coûteuse & dotée d’une grande puissance de destruction, mais aussi de s’avérer impossible à ignorer :

Pour emprunter une formule frappante de Régis Debray, [les voitures piégées] sont un « envoi de lettre, écrite avec le sang des autres ». Contrairement à d’autres formes de propagande politique, des graffitis muraux aux assassinats individuels, leur occurrence est pratiquement impossible à nier ou à censurer. Cette certitude de pouvoir se faire entendre du monde entier, même dans un contexte d’isolation extrême ou sous un régime fortement autoritaire, constitue pour ses usagers potentiels l’un des principaux attraits de la voiture piégée. (p. 18)

Sans jamais excuser les responsables de ce type d’attentats, encore moins les grandes causes politiques ou religieuses ou nationalistes qui justifieraient le nombre de victimes qu’ils font chaque année, le livre en vient cependant à la conclusion que les voitures piégées, presque impossibles à déceler à distance, ne peuvent espérer être éradiquées par les moyens qui sont présentement mis en œuvre – systèmes de détection sophistiqués & etcétéra. Dans plusieurs villes du monde, nous démontre l’auteur, « les voitures piégées sont le pain quotidien & l’infanterie lourde du terrorisme urbain » ; elles « détruisent systématiquement l’armature morale & physique des villes cibles » (p. 15). Mais ces bombes, au final, apparaissent comme les effets de causes plus profondes, celles-là mêmes que Davis voudrait voir traitées : le sort peu enviable des régions déshéritées du monde, & les manières contradictoires dont cette injustice peut attiser certaines formes de violence.

Ça reste un livre un peu difficile, où les chapitres sont portés par un minimum de mise en contexte ; ça reste aussi, avec l’énumération sans fin d’attentat après attentat après dizaines de morts après centaines de morts, un exercice un peu abrutissant. Un peu déshumanisant, paradoxalement – comme les bulletins de nouvelles les plus horribles qui, regardés trop souvent, finissent par ne plus nous faire grand-chose. Bref! Pas un livre de chevet (…à moins que vous teniez à faire des cauchemars), mais un ouvrage qui a quelque chose de brûlant &, je pense, de nécessaire.

The House of Mirth (Edith Wharton)

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«The whole truth?» Miss Bart laughed. «What is the truth? Where a woman is concerned, it’s the story that’s easiest to believe.» (p. 234)

J’ai lu ce livre en septembre (septembre…!) &, chaque fois que je vois son bout de couverture qui me salue depuis la deuxième tablette de la bibliothèque, il y a comme un grand quelque chose qui monte en moi. Un chagrin qui n’est pas tout à fait triste ; une nostalgie particulière. La meilleure des nostalgies, en fait : celle qui s’attache aux livres qu’on aimerait pouvoir relire pour la toute première fois.

C’est le début du XXème siècle & c’est la Belle Époque à New York, avec toutes les lettres majuscules du monde & toute la verroterie qu’on peut imaginer. Edith Wharton, avec une plume assurée & merveilleusement acérée, délicate mais solide, précise & juste ce qu’il faut d’irrévérencieuse, trace le portrait des coulisses de la bonne société new-yorkaise : l’argent & les soirées & l’opéra ; une maison à Long Island & une autre à Newport ; les parties de bridge dans des salons refaits à la dernière mode – & les jolies robes, toujours les jolies robes. Surtout celles de Lily Bart, héroïne du roman, dont le parcours descendant (social & financier) donne au récit son intrigue.

Pourquoi j’aime autant les livres engoncés dans des excès de mondanités & de règles sociales rigides? Je sais pas. Mais The House of Mirth est tout ça : un monde hermétique aux codes intransigeants & aux politesses perfides, tout ça badigeonné d’une couche épaisse d’égoïsme & de frivolité. C’est un roman qui, étrangement, m’a donné le goût de relire The Great Gatsby. Même si ça ne se passe pas à la même époque, même si Fitzgerald est beaucoup plus clinquant que Wharton – il y a comme toutes ces images de tragédies qui suivent doucement leur cours sous le vernis, ce thème de l’argent qui isole les gens. Mais, surtout, parce que c’est le livre d’un personnage parfaitement contradictoire & humain : Lily.

Lily est un produit du monde assez horrible que Wharton s’attache à décrire. Elle est belle & raisonnablement intelligente, brillante à sa façon, &, lorsque le roman démarre, elle fait partie des mondaines les plus en vue de New York. Mais Lily a un problème : contrairement aux gens qu’elle fréquente, elle n’a pas d’argent à elle – ou enfin pas vraiment, ou pas assez. &, à vingt-neuf ans, elle cherche assez désespérément à faire un bon mariage, histoire de régler une bonne fois pour toute la position de plus en plus inconfortable qui est la sienne. C’est ce qui rend le roman si captivant, dès le départ : Lily connaît les travers de la société dans laquelle elle évolue, elle saisit très bien, rationnellement, l’ampleur de la superficialité & du vide des gens qui la composent, mais c’est quand même tout ce à quoi elle aspire. Parce que c’est tout ce à quoi son éducation l’a préparée, danser & jouer aux cartes & choisir soigneusement sa toilette ; parce que c’est une jolie fille de bonne société, & que c’est tout ce qu’on lui a montré.

C’est quelque chose qui me l’a rendue très attachante, mais aussi assez incroyablement exaspérante.

Parce que les malheurs de Lily lui sont au moins partiellement imputables – pas seulement à cause de son éducation, pas seulement à cause de son entourage, mais aussi à cause d’elle-même, de ses faiblesses & de ses mauvaise décisions. L’intrigue joue très habilement là-dessus, sur cette ambigüité que porte Lily, sur cette façon qu’elle a de se tirer dans le pied à chaque fois, presque malgré elle, parce qu’elle veut réussir, mais qu’elle veut aussi essayer de conserver quelque chose comme une fibre morale, de suivre un code d’honneur que personne d’autre ne comprend. Ça donne au récit quelque chose de touchant, mais aussi une impression d’inéluctabilité : on sait qu’elle n’y arrivera pas. On sait que Lily finira par se retrouver, comme l’exprime si bien l’auteure, « behind the social tapestry, on the side where the threads were knotted and the loose ends hung. » (p. 285) On sait qu’il est impossible, pour elle, de gravir les échelons de la bonne société en demeurant intègre.

& c’est un peu, à travers Lily, toute la position difficile des femmes de l’époque qui nous est racontée ; tous les éléments qui, doucement, presque élégamment, viennent étouffer leurs mots & leurs désirs jusque dans leur gorge. Impossible pour moi de garder autre chose qu’une grande impression d’injustice & d’impuissance, après avoir lu ce roman. Ça, & l’envie de le relire.

The Portait of a Lady (Henry James)

J’ai l’impression que ça fait à peu près deux mois & demi que je lis ce livre. En vérité ça doit plus s’approcher des trois semaines, mais je crois que ça reflète bien l’effet que ce roman a eu sur moi – en le lisant, en m’y plongeant, j’ai eu la sensation d’entrer dans une histoire où le temps est gluant, lourd, où on s’y embourbe. Les pieds qui s’enfoncent dans de la glaise, de la bonne glaise épaisse dont on s’extirpe avec effort, en ayant peur d’y laisser ses souliers. Ce genre de sensation.

Bon. Je vais arrêter mes métaphores douteuses & passer tout de suite aux choses sérieuses : faut pas lire ce livre en pensant y trouver une série bien ficelée de rebondissements. L’action du roman est comme, je sais pas, diluée dans un véritable océan de mots : il y a bien une intrigue, on va de révélation en révélation, mais notre ami Henry a manifestement décidé que les raccourcis, ou même la concision, très peu pour lui. Alors on vogue. On vogue sur les pensées des personnages, on s’y perd parfois, on revient à l’intrigue principale – puis ça recommence. Un rythme lent qui m’a bercée, la plupart du temps. & qui m’a quand même un peu donné le goût de pitcher le livre par la fenêtre, à certains moments.

Ça, mettons que c’est pour la forme. Pour le fond : The Portrait of a Lady, c’est surtout l’histoire d’Isabel Archer, une jeune Américaine qui, dans la deuxième moitié du XIXe siècle, se retrouve en Angleterre. Elle demeure chez un oncle très riche, dans un manoir anglais tout ce qu’il y a de plus confortable, & son séjour là-bas bouleversera sa vie. Sans vouloir en dire trop (parce que ce roman est tellement lent que, juste avec les deux phrases précédentes, on s’approche probablement de la page deux cent quinze), Isabel verra ses ambitions tout d’abord exaucées, tentera d’aller au bout de ses grands rêves de liberté & d’indépendance, de sa passion & de sa curiosité pour le monde, mais se heurtera à d’immenses déceptions. Ça semble mince, comme intrigue, & peut-être que ce l’est. C’est la vie qui coule, ce sont les erreurs de jugement qui s’accumulent, ce sont les petites failles qui se creusent dans l’intimité que les personnages partagent avec d’autres. & à travers cette histoire de mauvais mariages & de prisons dorées, de pièges subtils, James semble vouloir nous parler de la vie comme elle est, parfois : inutilement compliquée, parsemée de malentendus. Pas futile, mais pas loin. Triste.

Pas exactement une lecture réjouissante, donc, mais j’y ai quand même trouvé des choses à aimer, & à aimer beaucoup. L’énergie d’Isabel au début du récit, l’intensité de sa douleur & de ses regrets dans la deuxième moitié de l’histoire, cette atmosphère d’intrigues & de manigances qui se tisse peu à peu autour d’elle ; la complexité de certains personnages, y compris Isabel, dont je ne sais toujours pas quoi penser, dont je ne saurais toujours pas dire si j’ai pour eux de la sympathie ou de la pitié ou du mépris. Ce que j’ai moins aimé, ce sont les choses qu’on peut reprocher à un écrivain du XIXe : des personnages féminins particulièrement bidimensionnels, une misogynie un peu trop lourde, des dialogues parfois tellement artificiels qu’ils en deviennent involontairement drôles, un style un peu ampoulé. & la lenteur, toujours la lenteur.

Mais peut-être que l’été est propice à la lenteur, je sais pas ; peut-être que c’est la saison où je la tolère le mieux. Reste que j’ai été happée par ce roman & j’ai toujours eu envie de m’y replonger, même si j’ai parfois eu l’impression de m’être irrémédiablement engluée dedans.

The Heart Is a Lonely Hunter (Carson McCullers)

Déjà, juste avec le titre (si merveilleusement évocateur, on n’en fait plus des comme ça), on se doute que ce livre-ci n’aura rien de joyeux.

The Heart Is a Lonely Hunter, c’est tout d’abord l’histoire d’une époque & d’un endroit, le Sud des États-Unis dans le courant des années 30. Mais le Sud profond, la Géorgie des petites villes poussiéreuses sous le soleil & des usines de pâtes & papiers qui accaparent les bords de rivière. Le Sud encore profondément injuste, aussi, où les Noirs ne sont pas tout à fait des citoyens & où les Blancs pauvres ne le sont pas beaucoup plus.

Mais ce serait mentir que de dire que ce livre n’est qu’une démonstration, un discours politique enrobé d’une intrigue. Non. C’est surtout le récit de quatre personnages, perdus & confus chacun à leur façon, accrochés à de grands espoirs & à une certaine vision de ce que le monde devrait être – même quand tout autour d’eux s’évertue à leur faire comprendre que ces choses qu’ils désirent pour eux-mêmes, & parfois pour les autres, ces très grandes choses qu’ils portent en eux, ces choses-là ne se concrétiseront jamais tout à fait.

Il y a Mick, très jeune fille pas très riche & garçon manqué qui rêve de musique & de symphonies ; il y a le docteur Copeland, seul médecin noir de la ville, qui voudrait pour sa communauté des progrès fulgurants, une vraie de vraie place au soleil ; il y a Jake Blount, communiste alcoolique qui essaie sans relâche de se faire agitateur politique partout où il passe ; il y a Biff Brannon, le propriétaire tranquille & tranquillement observateur d’un dinner que tous les autres fréquentent. & il y a surtout Singer, un homme sourd & muet qui, pour une raison que personne ne cherche à s’expliquer, deviendra leur confident à tous, connaîtra tous leurs secrets sans jamais leur révéler les siens.

Ce qui en ressort, c’est un roman d’une tristesse lancinante, lourde, avec quelque chose comme la fatalité qui s’insinue entre toutes les lignes. On sent, tout au long de la lecture, la poussière sèche qui colle à peau moite des personnages, l’impuissance qui se love sous leur langue. L’auteur nous laisse suivre les réflexions de chacun, nous mène à travers les raisonnements parfois hâtifs mais toujours sincères qui guident leurs actions, au point où j’ai fini par éprouver une empathie profonde pour chacun d’entre eux. & c’est tellement bien écrit que je crois que ce serait difficile de faire autrement. Un exemple, un de mes passages préférés, où on suit les pensées de Mick :

With her it was like there was two places — the inside room and the outside room. School and the family and the things that happened every day were in the outside room. Mister Singer was in both rooms. Foreign countries and plans and music were in the inside room. The songs she thought about were there. And the symphony. When she was by herself in this inside room the music she had heard that night after the party would come back to her. This symphony grew slow like a big flower in her mind. During the day sometimes, or when she had just waked up in the morning, a new part of the symphony would suddenly come to her. Then she would have to go into the inside room and listen to it many times and try to join it into the parts of the symphony she remembered. The inside room was a very private place. She could be in the middle of a house full of people and still feel like she was locked up by herself.

Un roman qui laisse dans la bouche un mélange de colère & de chagrin.