famille

Mars 2014, mois d’appréciation d’Alice Munro

Je lis rarement tout d’un même auteur. C’est une des tristes réalités de ma vie de lectrice. Je succombe toujours aux sirènes de tous les autres livres de tous les autres auteurs qu’il me reste encore à lire. Je fais des listes & des listes des auteurs que j’aimerais mieux connaître (dans le sens de lire plus, pas rencontrer & jaser & prendre un café), mais c’est comme toutes les autres listes qui encombrent mon ordinateur de fichiers Word orphelins : je les fignole pour mieux les oublier.

Mais ce mois-ci, mon club de lecture (je me lasse pas encore de dire ça) devait parler d’Alice Munro. Alors j’ai sauté sur l’occasion de me prévaloir de l’exception qui confirme la règle & j’ai promptement lu trois de ses recueils de nouvelles. De suite! Presque sans rien d’autre sur ma table de chevet en même temps! Un comportement vraiment très éloigné de mon habituelle tendance à l’éparpillement.

J’aime beaucoup Alice Munro. Ses histoires sont d’une puissance tranquille qui me réconcilie avec la petitesse de ce que j’ai envie, moi, de raconter. Chaque fois que je la lis, je garde l’impression qu’il n’y a pas de destin mineur ; que les histoires bouleversantes ne sont pas nécessairement à grand déploiement ; que les personnes dont les choix sont restreints, dont la vie a des limites bien tracées, n’en ont pas moins le potentiel d’être des personnages. C’est une notion magnifique, je trouve. Que toutes les vies sont assez pleines pour accoucher de fiction.

Bref. C’est toujours un réconfort pour moi que de vivre dans un monde où il y a les nouvelles d’Alice Munro.

Mais je ne la lis pas autant que j’aimerais le faire. J’ai beaucoup aimé prendre le temps, ce mois-ci, d’avaler d’un coup trois de ses livres ; de rester, pendant quelques semaines, immergée dans ses histoires d’Ontario semi-rural, de côte ouest canadienne, de petites villes & de grandes envies frustrées. J’ai lu deux recueils en traduction française, La Danse des ombres et Les Lunes de Jupiter, & un autre en version originale, Runaway. Les deux premiers dataient respectivement de 1968 et 1977 ; le dernier a été publié en 2004.

& donc, plusieurs choses.

De un, c’était la première fois que je lisais Munro en traduction. C’est une expérience que j’aimerais mieux ne pas répéter. Pas parce que ladite traduction était horriblement mauvaise ; juste parce que, lorsque je suis arrivée à Runaway, l’expérience de lecture a été tellement intensifiée, j’étais tellement heureuse de retrouver la fluidité particulière des phrases, le poids des mots dans la bouche, que je me trouvée vraiment stupide de ne pas avoir essayé plus fort de trouver tous les recueils dans leur version originale.

De deux, j’ai eu beaucoup de plaisir à comparer les livres entre eux. À voir les nouvelles devenir plus longues d’un recueil à un autre ; plus complexes, aussi, leur construction plus ambitieuse. À observer les thèmes évoluer, mais aussi se recouper : la famille, les liens imposés, l’émancipation difficile. & les femmes, toujours les femmes & leurs vies qu’on tente de rapetisser, d’étouffer. Dans La Danse des ombres, beaucoup d’histoires sur l’enfance & sur la vieillesse ; un décor qui est celui de l’Ontario semi-rural mais qui rappelle presque le Sud des États-Unis, sans la population noire & les relents d’esclavagisme : même vies étroites, mêmes normes sociales strictes, même chaleur poussiéreuse des étés. Dans Les Lunes de Jupiter, encore la famille, mais aussi le couple : beaucoup de divorcées, si je me souviens bien. & plusieurs retours en arrière, aussi, de récits doubles qui se déploient en alternance dans la même nouvelle, où le présent se voit éclairé par la trame collée à des événements passés. (& je sais pas pour vous, mais moi j’adore ce type de procédé narratif.)

Si les deux premiers livres m’ont beaucoup plue, c’est Runaway qui m’a jetée à terre. La nouvelle-titre est pas loin d’être une nouvelle parfaite ; le cycle de trois histoires qui suivent, Chance & Soon & Silence, culminent sur une situation si bouleversante que pendant quelques hours j’ai traîné une tristesse lancinante, celle du personnage principal, comme si c’était la mienne. & l’écriture sobre, d’une élégance feutrée, qui va direct au plexus solaire :

[…] My daughter went away without telling me good-bye and in fact she probably did not know then that she was going. She did not know it was for good. Then gradually, I believe, it dawned on her how much she wanted to stay away. It is just a way that she has found to manage her life.

It’s maybe the explaining to me that she can’t face. Or has not time for, really. You know, we always have the idea that there is this reason or that reason and we keep trying to find out reasons. And I could tell you plenty about what I’ve done wrong. But I think the reason might be something not so easily dug out. Something like purity in her nature. Yes. Some fineness and strictness and purity, some rock-hard honesty in her. My father used to say of someone he disliked, that he had no use for that person. Couldn’t those words mean simply what they say? Penelope does not have a use for me.

Maybe she can’t stand me. It’s possible.

(Silence, p. 129)

& de trois, je comprends définitivement pas pourquoi je mets toujours autant de temps à relire les auteurs que j’aime. Cibole, Amélie.

En rafale! (version jeunes filles en fleur, mettons)

hibiscusPurple Hibiscus (Chimamanda Ngozi Adichie)

De Chimamanda Ngozi Adichie, j’ai lu (& beaucoup aimé) le roman Half of a Yellow Sun & That Thing Around Your Neck, un recueil de nouvelles. Avant de lire son dernier livre, paru très très récemment, je me suis dit que je ferais bien de me déniaiser & de faire ce que je me dis que je devrais faire depuis au moins deux ans & demi, c’est-à-dire : lire son tout premier roman.

Purple Hibiscus a pour narratrice Kambili, quinze ans, dont la vie est quasi entièrement écrasée par la présence de son père, espèce de patriarche supra-religieux qui domine & dirige les activités de la maisonnée. Mais dans un Nigéria durement secoué par les suites d’un coup d’État militaire, Kambili & son frère réussiront, paradoxalement, à grappiller quelques miettes de liberté qui repousseront peu à peu les frontières de leur monde – jusqu’à ce que, bien sûr, tout éclate.

Il y a dans ce roman déjà toutes les choses qui font des livres suivants d’Adichie ce qu’ils sont : une plume riche & imagée, tout un tapis luxuriant d’odeurs & de textures que l’auteure réussit à dérouler sous les pieds du lecteur ; la volonté de parler, mais avec délicatesse, mais avec subtilité, de choses aussi importantes que la famille, la religion, le colonialisme ; le talent nécessaire pour broder, à partir d’une histoire toute personnelle, centrée comme elle l’est sur Kambili & son univers étroit, le portrait nuancé d’un pays & des gens qui y vivent. Malgré quelques maladresses, dont un rythme pas toujours assez resserré & une fin que j’ai trouvée juste un peu bâclée, Purple Hibiscus reste d’un charme douloureux.

jane

Jane, le renard & moi (Isabelle Arsenault & Fanny Britt)

Preuve qu’il ne faut jamais jamais jamais se laisser convaincre que tous les livres qui reçoivent une forte couverture médiatique ne le méritent sûrement pas tout à fait, Jane, le renard & moi est beau à en pleurer. (Ce que j’ai fait. Pas à chaudes larmes, mais quand même.)

Le livre relate quelques mois dans la vie d’Hélène, petite fille très seule qui aime les robes à crinoline & qui lit fiévreusement Jane Eyre dans l’autobus. Hélène doit composer, à l’école, avec plusieurs ex-amies qui s’amusent à parsemer les murs de graffiti qui sont autant de petites phrases assassines ; elle traîne aussi, tout au fond d’elle-même, une vision déformée de ce qu’elle est & de ce dont elle est capable. Le thème n’est pas nouveau, peut-être, mais la façon dont il est traité rend l’histoire incroyablement poignante. Les dessins d’Isabelle Arsenault, qui alternent entre le gris du quotidien d’Hélène & toute la couleur que la petite fille trouve dans le roman de Charlotte Brontë, sont d’une délicatesse exquise, parfaite, tandis que les mots de Fanny Britt, leur rythme, les sonorités qu’ils prennent sur la page, crèvent doucement le cœur.

À faire lire à toutes les petites & grandes filles du monde. (& aux garçons aussi, bien sûr.)

The Brothers Karamazov (Fiodor Dostoïevski)

karamazovIl y a des briques qui réussissent à faire oublier qu’elles sont des briques. Des livres que les gens recommandent en disant ça fait mille quatre cent douze pages mais ça se lit tout seul!, parce que ça coule & que c’est prenant & qu’il y a quelque chose dans les mots qu’on absorbe, dans les chapitres qui défilent, quelque chose de fluide & de facile.

C’est définitivement pas le cas des Frères Karamazov. C’est un livre qui ses qualités, mais qui ne m’a jamais laissé oublier qu’il faisait, dans l’édition que j’ai, un très lourd sept cent quatre-vingt-seize pages.

Ce roman suit, dans une petite ville de la Russie du XIXème siècle, les déboires de la très dysfonctionnelle famille Karamazov. Il y a le père, Fiodor Pavlovitch, malhonnête, méchant & libidineux ; il y a son fils d’un premier mariage, Dmitri, un officier de l’armée impulsif & libertin, revenu en ville après plusieurs années d’absence pour récupérer un héritage que lui aurait volé son père. & puis il y a les deux autres fils Karamazov, nés d’un deuxième mariage : Ivan, un intellectuel cynique & (horreur!) possiblement athéiste, & Alexeï, le plus jeune, doux & gentil &, au début du roman, novice dans un monastère. Tout ce beau monde s’embrouillera dans de multiples triangles amoureux, des ennuis financiers sévères, de grandes & de petites trahisons, d’inévitables désillusions & de très longues conversations – tout ça avant même que le cercle familial ne finisse par être le théâtre d’un meurtre, puis d’un procès tout sauf expéditif. &, puisqu’on est avec Dostoïevski, les personnages trouveront aussi le temps, entre deux bordées de malheurs, de réfléchir tout haut aux Grandes Questions de la Vie.

…& les majuscules sont nécessaires, parce qu’en fait de thèmes, on tombe assez rapidement dans l’artillerie lourde. Une grande partie de l’intrigue amène les personnages (& le lecteur) à se questionner sur des choses aussi complexes que la foi, l’existence de Dieu, la valeur de la vie, la nature du mal, l’effet purificateur de la souffrance & (quoi d’autre?) l’ÂME RUSSE. C’est tour à tour étourdissant, déprimant, ennuyant & incroyablement captivant ; il y a des moments où j’aurais eu le goût de pitcher le livre au bout de mes bras tellement je voulais plus jamais entendre parler de la place de la religion orthodoxe dans la vie du Russe moyen de l’époque, & d’autres où les échanges entre les personnages sont tellement vrais, tellement poignants de sincérité & de doute & de grande agitation morale que j’aurais eu envie de me frayer un chemin entre les mots pour aller leur chuchoter que tout, un jour pas très éloigné, finirait par bien aller. (…même si, évidemment, rien dans ce livre ne finit vraiment par bien aller.) Parce qu’il y a dans ce livre, au-delà des pages & des pages de loooongs apartés sur des choses pas toujours très intéressantes, un dilemme très humain qui m’a beaucoup marquée : comment se réconcilier à la souffrance? Comment se l’expliquer & comment s’y résoudre, à l’intérieur comme à l’extérieur du cadre de la religion?

Bref. Pas le genre de livre qui se laisse lire nonchalamment.

Mais! Ce serait faux de dire qu’il n’y a que du lourd & du noir dans Les frères Karamazov. Il y a aussi quelque chose comme une célébration de toutes les absurdités de la vie en société ; comme le dit Ivan à la page 243, « the world stands on absurdities, and without them perhaps nothing at all would happen. » C’est particulièrement visible dans ce roman – dans certains de ses personnages, à la fois ridicules & touchants, dans la folie particulière & les grandes envolées de Dmitri, le frère aîné, mais aussi dans certains dialogues, où les interlocuteurs, malgré toute leur bonne volonté, n’arrivent tout simplement pas à se comprendre. L’absurde est aussi palpable dans la figure du narrateur qui fait le récit des événements : un narrateur qu’on ne connaîtra jamais, mais qui apporte une espèce de comic relief (une note d’humour?) dans sa façon de s’embourber dans ses mots & de déclarer, ave tout le sérieux du monde, qu’il n’est probablement pas la personne la plus indiquée pour raconter cette histoire, « not only with the proper fullness, but even in the proper order. » (p. 656)

Ce serait mentir que de dire que j’ai eu un coup de cœur pour ce roman, ou même que je ne me suis pas traînée à travers certains passages assez pénibles. Mais, une fois le livre refermé, il m’est resté l’impression d’être tombée sur quelque chose de précieux & de contradictoire, de difficile & de bordélique. « No, man is broad, even too broad, I would narrow him down. Devil knows even what to make of him, that’s the thing! », s’exclame Dmitri dans la première partie du roman, & c’est ce que ce livre me laisse dans le ventre : de l’émerveillement, mais aussi une grande part de stupeur, devant la complexité de la condition humaine.

Emma (Jane Austen)

Emma c’est, avec Mansfield Park, le roman de Jane Austen que j’aime le moins. Ou que je me souvenais avoir le moins aimé. & puisque j’ai relu Mansfield Park un peu plus tôt cette année, je me suis dit bon, pourquoi pas aussi donner une autre chance à Emma?

Ce qu’il y a d’intéressant avec ce roman de Jane Austen, c’est que, contrairement à ce qui constitue le nœud de tous ses autres livres, on a droit ici à une héroïne qui n’a pas besoin d’un bon mariage pour s’assurer un avenir convenable. Emma Woodhouse a vingt & un ans, est riche & vit seule avec son père, un homme doux & hypochondriaque qui lui laisse le soin de tout diriger dans le domaine qu’ils occupent en bordure d’un petit village de Surrey. Mieux encore : les Woodhouse sont non seulement très à l’aise financièrement, mais ils bénéficient aussi d’une très bonne réputation, & jouissent de la considération & du respect qu’à peu près tout le monde dans les environs voue aux bonnes (& raisonnablement vieilles) familles anglaises.

Donc Emma est indépendante de fortune, déjà maîtresse de maison, belle & jeune & accomplished, comme on dit au XIXe, capable de dessiner, de jouer au piano & de ne pas trop dire d’inepties en bonne compagnie. Elle a, on peut s’y attendre, peut-être un peu trop tendance à penser du bien d’elle-même. & elle est snob comme c’est pas possible.

Sinon, c’est un roman à la Jane Austen : la vie quotidienne d’une certaine classe moyenne dans l’Angleterre du début du XIXe siècle, en campagne, parmi des gens à qui il n’arrive pas grand-chose, mis à part le mariage & les enfants. (&, dans le pire des cas, pas de mariage du tout.) Mais c’est justement pour ça qu’on revient, que je reviens toujours à Jane Austen : pour ses livres tranquillement réalistes, sa façon de rire de tous ses personnages en réussissant à ne mépriser que ceux qui le méritent vraiment, ses intrigues domestiques, très, mais toujours assez complexes pour nous faire comprendre que les cercles restreints dans lesquels ils évoluent n’empêchent pas tout ce beau monde de vivre des choses bouleversantes, drôles, réjouissantes – & même les trois à la fois.

Dans Emma, on tombe dans une toute petite communauté, que l’héroïne connaît bien & sur laquelle elle entreprend, disons les choses comme elles sont, de régner. Emma s’improvise marieuse, croit réussir une fois & ne peut s’empêcher de poursuivre sur sa lancée ; elle y entraînera une amie, de nouvelles connaissances, à peu près la moitié du village – &, on s’en doute, un peu d’elle-même aussi.

J’ai été surprise de voir à quel point Emma m’a moins exaspérée que lors de ma première lecture. J’ai aussi été étonnée par la prévalence des classes sociales dans le livre – les questions les plus importantes, les plus grands scandales trouvent souvent leur racine dans le statut des personnages, leur position dans la société. (Il y a aussi qu’Emma est tellement snob qu’il est difficile pour le lecteur d’oublier le rang auquel appartiennent ses interlocuteurs.) Le monde dans lequel évoluent les personnages m’a paru extrêmement rigide, encore plus que dans les autres romans d’Austen, tellement que j’en ai éprouvé comme une sensation d’étouffement. La question du mariage domine ici, & on s’y attend, mais le mariage est régulé, du moins dans le monde d’Emma, par une telle pléthore de règles que c’en est étourdissant.

Mais en même temps – & c’est une des choses qui rendent le roman intéressant – il y a des indices de changement, des exemples de mobilité sociale qui transparaissent dans l’intrigue : des commerçants qui deviennent trop riches pour que les vieilles familles puissent les ignorer tout à fait, des agriculteurs prospères qui s’attirent l’amitié de grands propriétaires terriens. Sans que tout ça ne constitue le nœud du roman (…pas pantoute), ce sont des détails qui m’ont frappée, & qui m’avaient échappée à la première lecture.

Sinon, j’ai trouvé le livre à peu près comme je m’en rappelais : quelques longueurs, des passages qui se veulent humoristiques mais qui ne le sont pas toujours, une histoire d’amour qui arrive un peu tard pour qu’on ait envie de s’y investir. Meilleur que Mansfield Park, assez divertissant – mais ça s’arrête là pour moi.

Cent ans de solitude (Gabriel Garcia Marquez)

Je sais pas pourquoi ça me surprend autant à chaque fois, mais il y a certains livres qui gagnent à être relus. De Cent ans de solitude, lu pour la première fois en 2005, je gardais un bon souvenir, le souvenir d’une lecture intéressante, d’un fouillis de personnages & d’une série d’épisodes plus ou moins rocambolesques, mais pas grand-chose de plus. Cette fois-ci, je suis tombée amoureuse. Même pas : je suis tombée en pâmoison.

Cent ans de solitude, c’est le récit d’une famille, la lignée des Buendia, et de cette espèce de fatalité qu’elle traîne avec elle durant tout un siècle. Peut-être la solitude du titre, mais peut-être autre chose, aussi. À Macondo, petit village reculé de Colombie, les membres de cette famille se succèdent &, un peu comme une dynastie à l’ancienne, donnent aux nouveau-nés les prénoms des ancêtres : Aureliano & José Arcadio, quelques Remedios, des Amaranta & des Ursula. Ces personnages se révèlent tous plus grands que nature, chacun à leur façon, & se font engloutir par les événements qui tourbillonnent autour d’eux – la guerre, la folie, la décadence, la soif de savoir, les souvenirs. La magie & les tragédies.

Je sais pas ce que je pourrais dire sur ce livre qui n’ait pas déjà été dit & redit & remâché, mais je peux commencer par une chose toute simple : malgré tous les malheurs & toutes les misères qui s’accrochent au cœur de Cent ans de solitude (…& dieu sait que les Buendia ne l’ont pas facile), c’est difficile de faire autrement que de trouver ce récit jouissif. Il y a une telle énergie dans la façon dont cette histoire est racontée, c’est un délire si minutieusement retracé, si délicieusement inventorié, avec une telle abondance de couleurs & de débordements – j’en suis sortie comme vivifiée. Malgré les morts qui s’empilent, les horreurs & les cœurs qui s’assèchent, malgré la fin bouleversante de tristesse, je garde surtout l’impression d’une grande célébration des mots & de leur pouvoir d’évocation, d’une merveilleuse & joyeuse explosion littéraire.

Sinon, quoi d’autre? J’ai aimé les bouts de satire qui dépassent de partout, j’ai aimé cette impression tenace que le monde dans lequel Garcia Marquez nous plonge en est un où le temps n’est pas comme ailleurs, où le temps n’est plus linéaire, où, comme le répète un des personnages, « le temps tourne en rond » ; j’ai aimé tous ces personnages profondément imparfaits, tous au moins un peu cruels & tous au moins un peu émouvants ; j’ai aimé entrer dans le quotidien d’une maison qui respire avec l’histoire, j’ai aimé les excès & les débordements de tout ce qui dans ce roman rend la vie si vivante – les liens familiaux, l’amour, la rancune, la violence, la musique, les secrets. J’ai étiré & étiré & étiré cette lecture parce que je ne voulais pas arriver à la fin.

À lire! & puis à relire, bien sûr.

En rafale! (version années 20)

Kiki de Montparnasse (Catel & José-Louis Bocquet)

Cette bédé-brique est un tourbillon de visages, de fêtes, de toiles, de liaisons amoureuses, de musique & d’après-midi en terrasse.

C’est étourdissant.

C’est surtout l’histoire d’Alice Prin, arrivée à Paris à l’adolescence & devenue dans les années 20 l’une des modèles les plus en demande de Montparnasse, chouchoutée par les artistes de l’avant-garde parisienne. Kiki, comme on la surnomme très vite, est haute en couleur, bruyante, parfois vulgaire mais toujours vivante, délicieusement heureuse au cœur des foules & sur la scène des cabarets où elle chante, danse, & boit peut-être juste un petit peu trop. C’est son monde que l’on découvre à travers cette bédé, un monde vibrant, démesuré, où foisonnent les artistes & les excès.

J’ai bien aimé, même si je me suis parfois perdue dans la succession de noms & de visages qui parsèment la vie de Kiki. Je regrette aussi un peu que le lecteur ait si peu accès à la vie intérieure de la principale intéressée : j’ai souvent eu l’impression de voir défiler les événements sans trop comprendre pourquoi elle choisissait d’agir comme elle le faisait, ce qui la poussait à être comme elle était. C’est un peu drôle à dire mais, malgré toutes les pages passées en sa compagnie, ce n’est pas un personnage que je connais beaucoup mieux qu’avant le début de ma lecture.

Clouds of Witness (Dorthy L. Sayers)

Deuxième volet des aventures de Lord Peter Wimsey, dont j’avais tellement tellement tellement aimé le premier tome. & forcément, mes attentes étaient si hautes que ça pouvait presque pas faire autrement, petite déception ici.

Dans ce roman-ci, c’est la famille même de Wimsey qui est au cœur de l’intrigue : le fiancé douteux de sa sœur est retrouvé mort aux portes d’une maison louée pour l’été, le frère aîné Wimsey est accusé de meurtre, & commence une longue enquête où PLÉTHORE de témoins se succèderont pour faire la vie dure à Wimsey le pseudo-détective, Bunter son valet, & Parker le vrai-de-vrai-détective de Scotland Yard.

& ça fait du bien de retrouver ces trois personnages, & les échanges toujours aussi délicieux qui caractérisent leur relation, mais cette intrigue traîne. Je trouve pas d’autre mot. Elle est aussi parsemée de coïncidences plus que légèrement tirées par les cheveux (…une lettre que tout le monde cherche réapparaît comme par magie entre les carreaux d’une fenêtre?) & se termine par un épisode de simili-suspense judiciaire qui m’a assez profondément ennuyée. L’ensemble demeure assez charmant – mais come on, Dorothy. Je sais que t’es capable de mieux.

Mansfield Park (Jane Austen)

Quel livre étrange.

(Je sais qu’il y a beaucoup plus étrange dans la vie qu’un roman victorien qui parle de petits nobles et de bons mariages, mais quand même.)

J’ai déjà lu ce roman il y a quoi, cinq ou six ans ?, & je me souvenais ne pas l’avoir énormément apprécié. Mais je l’avais quand même gardé dans ma bibliothèque, & quand je me suis mise en tête de procéder à mon tri annuel au mois de janvier, je l’ai presque inclus dans la pile à donner. Puis je me suis dit que je lui donnerais une autre chance, & que je le relirais.

Bon. Fanny Price naît de parents semi-pauvres qui procèdent promptement à avoir trop d’enfants pour leurs moyens, ce qui fait que toute leur progéniture s’empile dans un des quartiers gris & peut-être pas tout à fait salubre de Portsmouth. (C’est pas la grande misère dickens-ienne, mais ça pourrait être mieux.) Heureusement pour Fanny, sa tante (la sœur de sa mère) a réussi à faire un beau mariage & est maintenant la femme d’un baronet, Sir Bertram, un monsieur sévère mais assez à l’aise & assez généreux pour avoir envie d’aider ses neveux & nièces par alliance. Fanny est donc, vers l’âge de neuf ou dix ans, envoyée vivre chez son oncle, à Mansfield Park, où elle devra composer avec l’indifférence pas toujours bienveillante de ses deux cousines, l’indolence généralisée de Lady Bertram, les grandes & les petites cruautés de l’horrible Mrs. Norris – l’autre sœur de sa mère, veuve d’un pasteur – l’air involontairement bourru de Sir Bertram & les grands corridors d’une grande maison où elle se sent toute petite. Pas une servante mais pas non plus l’égale de ses cousines, Fanny grandira dans l’ombre, dans les recoins qu’on lui laisse, avec comme seule consolation l’amitié de son cousin Edmund, qui semble passer tous ses temps libres à tenter de développer l’esprit de la pauvre fille.

Les Bertram, & Fanny avec eux, vivent une vie assez provinciale, coulent des années tranquilles – jusqu’à ce que Henry & Mary Crawford, frère & sœur de la femme du nouveau pasteur de la paroisse, débarquent dans le comté. Eux sont mondains, modernes, cyniques à l’occasion &, on s’en doute, parfaitement charmants. Tout le contraire de Fanny, en fait, qui verra ses deux cousines s’amouracher de Mr. Crawford &, horreur!, Edmund s’éprendre de Mary, de ses yeux rieurs & de ses talents de harpiste. Fanny, petite chose craintive & vertueuse qui n’a jamais su se tailler une vraie place dans la maisonnée, passe la plus grande partie du roman à observer depuis les estrades les intrigues qui se tissent à Mansfield Park – jusqu’à ce que celles-ci, bien sûr, la rattrapent, & l’obligent à sortir un peu de sa torpeur (mais pas tant que ça).

Ce livre est étrange parce que Fanny est, il faut le dire, ennuyante à en pleurer. On s’attend à une héroïne & on reçoit une carpette sur laquelle tout le monde s’essuie les pieds. Elle est frêle, timide, exagérément douce & serviable, fait tout ce qu’on lui dit & souffre en silence – & elle souffre beaucoup. Sa situation à Mansfield Park est souvent inconfortable, parfois franchement pénible : elle vit à la charge de son oncle, ce que sa tante Norris ne manque jamais de lui rappeler, & agit un peu comme la dame de compagnie de tout le monde en même temps, silencieuse & efficace, naviguant quotidiennement entre les petites humiliations qu’on laisse dans son chemin.

Malgré mon empathie, j’ai quand même passé les trois quarts du roman à avoir envie de la secouer.

J’ai aussi eu envie d’étrangler Edmund, qui réussit à être à la fois pédant, égoïste, stupide, rétrograde – mais toujours convaincu de sa propre force morale. C’est lui le héros de l’histoire, c’est avec lui que le lecteur devrait avoir envie que Fanny finisse (même si, bon, mariage entre cousins…), mais je vois vraiment pas comment ça pourrait être le cas. C’est un personnage insupportable. & c’est là le plus étrange du roman, & c’est pas quelque chose qui m’arrive souvent : j’ai mieux aimé les méchants. Ceux qu’on ne devrait pas aimés, les méchants Crawford aux idées trop frivoles. Ceux par qui le malheur arrive, etcétéra. Ils ne sont pas parfaits, traînent des préjugés gros comme le bras & des idées toutes faites sur la majorité des choses de la vie, mais ils ont de la répartie, sont divertissants, font les erreurs qu’ils ont à faire avec un certain éclat – il y a une chaleur, une vraie chaleur dans ces deux personnages que je n’ai jamais retrouvée chez Fanny.

Alors j’avoue que je suis pas certaine de comprendre. Qu’est-ce qu’on doit retenir de ce livre ? Que les gens vieillots aux valeurs puritaines (Fanny & Edmund, ici) triomphent même s’ils n’ont rien d’intéressant, parce qu’il sont dans le camp du bien ? Que les gens qui sont volages & puérils à vingt-deux ans (Mary & Henry) sont déjà ruinés & ne s’en remettront jamais ? Il y a comme deux conceptions morales qui s’affrontent dans ce livre : celle des provinciaux qui passent leur vie en campagne, en famille, dans des cercles sociaux restreints, à respecter assez scrupuleusement les usages – & celle des citadins, qui recherchent la sophistication & la variété, voient beaucoup de gens, veulent dépasser les coutumes, commencent même à les transgresser. Peut-être que c’est l’époque d’où je lis qui veut ça, que j’aie plus de sympathie & de bons sentiments, plus d’indulgence aussi, pour les personnages les plus avant-gardistes.

Anyway. J’y ai réfléchi tout au long de ma lecture, qui a été par endroits un peu longue, mais sans arriver à de vraies conclusions. J’ai aimé, parfois beaucoup aimé, tous les autres romans de Jane Austen que j’ai lus jusqu’ici, mais Mansfield Park m’a comme… déboussolée. & la fin un peu expédiée ne m’a pas réconciliée avec le reste du livre.

Finalement : dans la pile à donner, je pense.