france

La force de l’âge (Simone de Beauvoir)

« […] je sais qu’on ne peut jamais se connaître mais seulement se raconter. » (p. 420)

J’ai fait la rencontre de Simone via ses Mémoires d’une jeune fille rangée, lus une fois sans trop d’intérêt, puis redécouverts avec beaucoup d’enthousiasme il y a quoi, un an & demi? Comme quoi c’est pas parce qu’on relit un livre qu’on y trouve rien de nouveau.

J’avais énormément aimé Mémoires, & La force de l’âge reprend là où le premier tome s’était terminé. Nous sommes en 1929, Simone vient tout juste de passer l’agrégation qui lui permettra d’enseigner la philosophie ; elle passe le plus clair de son temps avec Sartre, & leurs vies sont déjà comme irrémédiablement, merveilleusement entremêlées. Leur relation tient une place centrale dans le récit que Simone fait de sa vie (si ce n’est que parce que Sartre est pratiquement toujours avec elle), mais, & c’est une chose qui m’a frappé, l’auteure n’essaie jamais d’expliquer l’intimité particulière qu’ils partagent, ou même d’y faire pénétrer le lecteur. Le lien qui les unit est présenté comme quelque chose qui va de soit, & qui n’a pas besoin d’être expliqué ; d’un autre côté, on saisit immédiatement toute l’ampleur de l’influence qu’ils ont l’un sur l’autre. Sans jamais vraiment comprendre ce que Simone faisait avec Sartre (qui m’a semblé, je sais pas, perpétuellement pédant & condescendant…?), j’ai pas pu m’empêcher d’éprouver une drôle de fascination frustrée pour le couple qu’ils forment dans La force de l’âge.

Mais il n’y a pas que Sartre dans ce deuxième tome des mémoires de Simone (…heureusement), tome qui couvre une période fertile, bouillonnante d’idées & de changements, de 1929 jusqu’en 1945. On assiste aux débuts de la carrière d’enseignante de l’auteure, tout d’abord dans des lycées de province, puis à Paris ; on a droit au récit de ses amitiés, à l’élargissement progressif de son cercle de connaissances dans le milieu intellectuelo-bohème qu’elle a choisi ; on la suit dans tous ses voyages à l’étranger & ses excursions en montagne, de longues randonnées où elle s’éreinte avec une passion grande comme ça. On apprend à connaître la France des années 30 — la France, mais surtout Paris, dans descriptions où Simone mêle joliment la nostalgie qu’elle éprouve au moment de revisiter ses souvenirs & la fébrilité enthousiaste que les débuts de sa vraie vie d’adulte lui avaient, à l’époque, mis dans le coeur. Mais dès la fin de cette décennie il y a la guerre qui pointe, puis l’occupation, puis les privations & la frustration qui précèdent la libération. Avec toujours, en parallèle, l’éclosion d’une écrivaine & d’une intellectuelle, qui travaille de façon acharnée dans tous les coins de café qu’on veut bien lui laisser occuper.

C’est un gros livre épais, avec quelques longueurs pas toujours agréables — je pense ici à tous les passages qui détaillent les avancées philosophiques de Sartre — mais j’y ai pris un plaisir particulier, un plaisir tout en admiration pour un personnage aussi intéressant, qui sait se raconter sans fioritures ni excès.

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En rafale! (version années 20)

Kiki de Montparnasse (Catel & José-Louis Bocquet)

Cette bédé-brique est un tourbillon de visages, de fêtes, de toiles, de liaisons amoureuses, de musique & d’après-midi en terrasse.

C’est étourdissant.

C’est surtout l’histoire d’Alice Prin, arrivée à Paris à l’adolescence & devenue dans les années 20 l’une des modèles les plus en demande de Montparnasse, chouchoutée par les artistes de l’avant-garde parisienne. Kiki, comme on la surnomme très vite, est haute en couleur, bruyante, parfois vulgaire mais toujours vivante, délicieusement heureuse au cœur des foules & sur la scène des cabarets où elle chante, danse, & boit peut-être juste un petit peu trop. C’est son monde que l’on découvre à travers cette bédé, un monde vibrant, démesuré, où foisonnent les artistes & les excès.

J’ai bien aimé, même si je me suis parfois perdue dans la succession de noms & de visages qui parsèment la vie de Kiki. Je regrette aussi un peu que le lecteur ait si peu accès à la vie intérieure de la principale intéressée : j’ai souvent eu l’impression de voir défiler les événements sans trop comprendre pourquoi elle choisissait d’agir comme elle le faisait, ce qui la poussait à être comme elle était. C’est un peu drôle à dire mais, malgré toutes les pages passées en sa compagnie, ce n’est pas un personnage que je connais beaucoup mieux qu’avant le début de ma lecture.

Clouds of Witness (Dorthy L. Sayers)

Deuxième volet des aventures de Lord Peter Wimsey, dont j’avais tellement tellement tellement aimé le premier tome. & forcément, mes attentes étaient si hautes que ça pouvait presque pas faire autrement, petite déception ici.

Dans ce roman-ci, c’est la famille même de Wimsey qui est au cœur de l’intrigue : le fiancé douteux de sa sœur est retrouvé mort aux portes d’une maison louée pour l’été, le frère aîné Wimsey est accusé de meurtre, & commence une longue enquête où PLÉTHORE de témoins se succèderont pour faire la vie dure à Wimsey le pseudo-détective, Bunter son valet, & Parker le vrai-de-vrai-détective de Scotland Yard.

& ça fait du bien de retrouver ces trois personnages, & les échanges toujours aussi délicieux qui caractérisent leur relation, mais cette intrigue traîne. Je trouve pas d’autre mot. Elle est aussi parsemée de coïncidences plus que légèrement tirées par les cheveux (…une lettre que tout le monde cherche réapparaît comme par magie entre les carreaux d’une fenêtre?) & se termine par un épisode de simili-suspense judiciaire qui m’a assez profondément ennuyée. L’ensemble demeure assez charmant – mais come on, Dorothy. Je sais que t’es capable de mieux.

L’homme foudroyé (Blaise Cendrars)

J’ai découvert Blaise Cendrars à cause du seul cours de littérature que j’aie jamais suivi, à l’Université de Moncton. J’avais dix-sept ans & je rêvais d’aller en Russie depuis Anna Karénine, lu à treize ans ; la professeur nous a donné La prose du Transsibérien & de la petite Jehanne de France, & je sais que je l’ai lu & lu & relu à peu près vingt fois cette journée-là. J’ai encore cette pauvre petite photocopie fripée dans mes affaires, même si ça fait longtemps que j’ai acheté le recueil dans lequel est édité le poème.

Poète-aventurier, cinéaste à ses heures, grand voyageur, amoureux de voitures & d’histoires de ruée vers l’or – c’était quand même tout un monsieur, Blaise. & en plus d’écrire des poèmes & des récits d’aventures semi-philosophiques, il a aussi beaucoup écrit sur lui, & sur sa vie, & sur ses voyages. J’avais beaucoup aimé Bourlinguer, lu il y a deux ou trois ans, alors quand j’ai vu L’homme foudroyé dans une librairie de livres usagers, je l’ai acheté. & j’achète pas beaucoup de livres.

Alors, de quoi nous parle Blaise dans ces longues vignettes autobiographiques? De guerre, beaucoup : la Première, où il a passé beaucoup de temps dans les tranchées & où il a fini par perdre un bras. De Gitans, dont il a partagé la vie quelques années. De Marseille & des gens qu’il y a rencontré. D’un été passé à s’occuper d’abeilles & à aimer une très jolie fille. Du livre qu’il n’écrivit pas dans un manoir délabré de Provence. Des films qu’il aurait aimé tourner. Du Brésil. De voitures. De la banlieue parisienne. De voyages. D’histoires.

Mais ah, Blaise. Je t’aime tellement, mais dans ce livre-ci tu es beaucoup trop misogyne pour que je puisse t’endurer sans rien dire.

C’est pas que je m’y attendais pas, mais c’est que ça revient tellement souvent que c’en est exaspérant. À croire qu’il n’existe pas, dans la France (& le Brésil, & l’Afrique du Nord, &…) une seule femme qui ait quelque chose qui ressemble, de près ou de loin, à une cervelle. Toutes les femmes l’aiment mal. Toutes les femmes sont de petites choses un peu stupides qui sont à peu près toujours dans le chemin. & toutes les femmes sont au moins un peu complètement folles.

Sinon, ça peut aller. Mais je suis quand même retournée lire La prose du Transsibérien après l’avoir terminé, pour me changer les idées.

Sibérie (Olivier Rolin)

Je parcours l’article que consacre à cette « partie asiatique de l’URSS » l’Encyclopédie Larousse du XXe siècle, édition de 1931, un des livres dans lesquels j’ai appris à lire, et surtout à m’abandonner à la rêverie géographique. J’y tombe sur les mots de « fleuves géants », d’« immenses solitudes », d’« interminables rivages » baignés de mers glacée : je comprends qu’il s’agit d’un endroit de la terre où elle ne fait pas les choses à moitié.

Tout petit recueil de chroniques qui recensent l’attraction particulière de l’auteur pour (on s’en doute) la Sibérie, ce livre était posé sur un coin d’une table de ma bibliothèque de quartier & m’appelait. & dès la lecture de la première chronique, Le nom de Sibérie (d’où est tiré l’extrait ci-dessus), je me suis dit que j’étais tombée sur quelque chose comme une âme sœur, quelqu’un qui reconnaît tout l’attrait obsédant de lieux géographiques aux noms mystérieusement évocateurs, l’envie d’aller chercher ailleurs ce qu’on n’est pas chez soi, un besoin inexplicable de dépaysement. Bref, j’étais pas mal conquise.

Les choses se sont un peu corsées par la suite, malheureusement. Malgré quelques autres passages magnifiques, malgré la plume très joliment ornée de l’auteur, ornée sans presque jamais verser dans le trop, la majorité des chroniques restantes ne m’ont pas beaucoup impressionnée. Elles ne m’ont pas déçues, pas exactement, mais je n’y ai pas retrouvé toutes les choses extraordinaires qu’annonçait la toute première. Voyages en train, villages perdus dans la taïga, jeunes filles en fleur, narrateur qui parle trois mots & demi de russe après y avoir travaillé des années – rien de particulièrement original. L’ensemble très honnête, quoique pas toujours très cohérent : il n’y pas d’autre fil conducteur que celui de la Sibérie, pas d’autre unité thématique. & encore là, j’ai trouvé que c’était un peu tiré par les cheveux, vu que le territoire couvre quand même quelque chose comme trois fuseaux horaires…

Pas mauvais, mais pas extraordinaire non plus. & l’une des chroniques donne l’occasion de revisiter la poésie de Blaise Cendrars, alors c’est toujours ça!

La Bataille de Toulouse (José Cabanis)

Moment très agréable avec ce livre dont le récit impressionniste se laisse découvrir lentement, doucement, au détour de non-dits & d’indices subtils. Je l’ai lu dans l’avion qui me ramenait à Montréal après les vacances des Fêtes, je traînais dans mon ventre la fatigue du décalage horaire à venir & la tristesse d’avoir dit au revoir à des gens que j’aime ; j’ai englouti ce roman d’une traite, & il m’a fait du bien.

Le narrateur est ici un homme qui essaie de faire deux choses en même temps : écrire un livre, une saga familiale qui s’étalerait sur deux siècles & s’intitulerait La Bataille de Toulouse, mais aussi se convaincre qu’il a bien fait de rompre avec une femme dont il est amoureux depuis très longtemps. Elle s’appelle Gabrielle & sa présence, ses contradictions & ses joies soudaines, sa façon de ne jamais être tout à fait là, toutes ces choses hantent le livre et s’insinuent dans le roman que le narrateur tente d’écrire. Plutôt que le récit qu’il avait imaginé, il se retrouve donc à rédiger des pages dans lesquelles il alterne entre souvenirs & fiction, l’histoire des personnages qu’il a choisis & celle, plus confuse, plus tordue aussi, qu’il partage avec Gabrielle. &, bien entendu, ces deux récits finissent pas se nourrir l’un l’autre, se rejoindre & se répondre.

Le livre m’a laissé une impression de douceur triste, d’amours ratés qui ne laissent, surprenamment, que très peu d’acrimonie derrière eux. Ce que choisit de raconter le narrateur est surtout témoin de tout ce qu’il y a de difficile dans la communication, particulièrement avec ceux qu’on aime : les choses qui sont mal comprises & jamais corrigées, celles qu’on tait, celles qu’on énonce trop maladroitement pour qu’elles puissent être prises au sérieux. C’est crève-coeur mais si bien écrit, avec cette plume assurée & simple que j’ai tellement aimée ; lorsque je l’ai eu terminé, j’ai pas pu m’empêcher de me dire que ce serait une lecture parfaite pour les premières phases d’un grand chagrin d’amour.

Flora Tristan : Vie, oeuvre mêlées (Dominique Desanti)

J’ai entendu parler de Flora Tristan pour la toute première fois dans un roman de Mario Vargas Llosa. (C’est aussi grâce à un livre à lui que j’ai appris l’existence de Trujillo. Merci de patcher les trous dans mon éducation, Mario.) J’avais surtout retenu que c’était la grand-mère de Gauguin, le peintre, & qu’elle avait vécu dans la première moitié du XIXe siècle. & aussi qu’elle était une féministe et une organisatrice syndicale avant l’heure, acharnée et pas particulièrement sympathique. (Mais même à ce moment-là j’avais déjà compris que Mario prend parfois quelques libertés avec les personnages historiques, alors je lui donnais le bénéfice du doute. À Flora, pas à Mario.)

Mais c’est toujours un personnage qui m’est resté dans la tête. Elle y a trotté plusieurs années. & finalement cet été je suis tombée sur ce livre rose (il est vraiment très rose) dans une librairie d’occasion, & je l’ai acheté, & je l’ai lu, & ça n’a pas été transcendant mais ç’a été quelque chose, quand même. Je ne suis pas très attirée par les biographies, faut dire. Mais ici c’était Vie, œuvre mêlées &, en le voyant, je me suis dit que ça valait la peine d’essayer.

Donc! Flora Tristan est née au tout début du XIXe siècle, fille d’une Française & d’un aristocrate péruvien qui a jamais pris la peine d’épouser sa douce moitié ailleurs qu’à l’église (…alors que la France reconnaissait seulement le mariage civil), faisant de sa fille une enfant illégitime & de sa compagne une femme perdue qui, surtout après la mort précoce & subite du Péruvien, auront toute la misère du monde à joindre les deux bouts. La pauvreté & l’illégitimité pousseront Flora dans un mariage douteux dont elle finira par s’enfuir ; elle voyagera beaucoup, & son mari essaiera de l’assassiner, & elle se fera ethno-anthropologue au Pérou, puis chroniqueuse de maux sociaux en Angleterre, puis finalement grande défenseure des ouvriers en France, porteuse assez intransigeante d’un modèle précoce de syndicalisme alliant droits du prolétariat à libération de la femme. Elle se tuera littéralement à la tâche, dans une tournée nationale entreprise pour mettre sur pied des « comités ouvriers » dans tout le pays, & mourra à quarante & un ans.

& après avoir lu ce livre, je comprend pourquoi l’auteur a voulu allier alterner entre la biographie et les écrits de Flora elle-même. La structure s’imposait, parce que l’œuvre de Flora est intimement, profondément reliée à sa vie : si elle a défendu les droits des femmes, c’est qu’elle a vu sa mère bafouée à la mort de son père, c’est qu’elle a quitté son mari illégalement, parce que le divorce n’était pas permis ; si elle a voulu aider les ouvriers, de sa façon énergique mais intraitable, c’est parce qu’elle en a été une, avant de s’éduquer elle-même, d’apprendre l’orthographe à vingt-cinq ans & de se mettre à écrire. Il y a quelque chose de remarquable là-dedans, malgré les incohérences & les contradictions, le racisme qui perce parfois, ce ton condescendant avec les ouvriers, sa façon de n’accepter les conseils de personne. C’est un personnage qui d’un côté apparaît véritablement comme le produit de son époque, avec des milliards de préjugés qu’on ne remettra pas en cause avant longemps – mais de l’autre, comme une personne réellement avant-gardiste, progressiste & profondément attachée à la cause sociale, profondément touchée par la misère qu’elle tente de combattre.

Alors il y a tout ça – mais faut dire que je me suis un peu ennuyée. Pas trop, juste un peu. L’auteure qui se charge du côté biographique a un ton parfois… exalté qui a quelque chose d’involontairement comique, mais le livre date de 1973 & je peux comprendre, la grande époque du féminisme, la révolution sexuelle, tout ça. & les écrits de Flora, même si sa vie à elle est passionnante, sont surtout intéressants en tant que documents historiques, portraits d’une époque – on tombe parfois dans la littérature à sensation (je pense aux descriptions interminables & incroyablement détaillées de la misère londonienne – mais je peux comprendre que ça devait être nécessaire de dire ces choses-là, à l’époque), ou carrément dans le traité syndical. & ça se lit bien! Mais ça lasse un peu aussi.

Donc un bilan semi-mitigé – je suis contente d’avoir lu ce livre, mais je n’aurai très possiblement jamais le goût de le relire. (& je ne le garderai probablement pas dans ma bibliothèque.)