grande-bretagne

Malaises & faiblesses (ou : je suis petite nature)

sangs witchingIl y a peu de choses dans la vie qui me donnent autant de mal que la mutilation corporelle & toutes ses variantes : les membres qu’on tord, la peau qu’on déchire, les organes qu’on sabote, le corps qu’on affame. Ça fait monter en moi un malaise physique très fort, une espèce de nausée étourdissante & entièrement débilitante. J’aime les films d’horreur où il y a des fantômes & des moments de panique surprise, mais pas ceux où les personnages se font lentement déchiquetés par un psychopathe sanguinaire. Je n’ai pas d’estomac pour la douleur physique.

Ça ne m’a pas empêchée, dans le dernier mois, de lire (& de terminer!) deux romans qui versent justement là-dedans, dans les soifs tordues qui naissent en nous & les douleurs imposées au corps pour les satisfaire. J’ai lu Les sangs, d’Audrée Wilhelmy ; j’ai laissé passer un peu de temps, puis j’ai commencé White is for Witching, d’Helen Oyeyemi. & c’est en lisant ce livre-là que je me suis aperçue que les deux romans se rejoignent sur certains points. Que leurs thèmes, semblables sans être pareils, participent à la même conversation.

Ça m’a frappé dans l’autobus, alors que je lisais un passage particulièrement difficile de White is for Witching. Un passage difficile pour moi : un paragraphe sur les ulcères qui ont poussé dans le corps d’une des protagonistes, Miranda, parce qu’elle a trop mangé de plastique & pas assez d’autres choses. (Juste l’écrire, je me sens mal.) J’ai dû refermer le livre. J’ai aussi dû déboutonner mon manteau, relâcher mon foulard & enfouir mon menton juste là où se rencontrent les clavicules, pour protéger ma gorge.

Ça m’a frappé parce qu’il m’est arrivé exactement la même chose en lisant Les sangs. Dans l’autobus, en tombant sur le passage où (pour ceux qui l’auraient lu) Féléor croque dans les ampoules qu’Abigaëlle, la ballerine, a aux pieds. J’ai pensé que j’allais avoir une faiblesse, comme dirait ma mère. (Je devrais vraiment pas lire ce genre de roman dans les transports en commun. Mais comment savoir que c’est ce genre de roman avant de le lire?)

Pour résumer : Les sangs, c’est Barbe-Bleue revisité, une histoire où s’entremêlent les voix de sept femmes & de leur mari à toutes, Féléor Rü. À tour de rôle, elles écrivent. Elles parlent des envies sinueuses, tortueuses, qui les ont menées vers Féléor – & de Féléor jusqu’à leur mort. Leurs récits se superposent habilement ; se répondent, parfois. Ils parlent d’univers clos, ceux qui se tissent entre deux amants, où la frontière entre le désir & la violence est pulvérisée. Ils se refusent à identifier des victimes. Ils retournent le conte contre lui-même & le chamboulent.

Dans White is for Witching, on a aussi droit à quelque chose qui tire sur le conte : une maison hantée. Elle est habitée par une famille, deux jumeaux et leur père. Miranda, la jumelle, souffre du pica : elle ne peut pas s’empêcher de manger des aliments qui ne sont pas comestibles. De la craie, du plastique. De la terre, quelques fois. Ce trouble alimentaire est étroitement lié à la maison & aux personnes qui la hantent. & plus le récit avance, plus la maison pèse lourd sur le corps de Miranda.

Alors que Les sangs se déploie en dehors du monde que l’on connaît, dans une époque qu’on identifie mal, le roman d’Oyeyemi est résolument contemporain. Miranda & son frère vont à l’école, puis à l’université ; lui fume de copieuses quantités de pot, elle tombe amoureuse d’une fille. Les forces surnaturelles qui secouent le récit se creusent une place dans un monde, celui de l’Angleterre d’aujourd’hui, qui est aux prises avec des vagues incontrôlables d’immigration & de grands relents de racisme. C’est un des aspects du roman que j’ai beaucoup aimé : cette façon de traîner le bizarre & l’inquiétant dans des contextes qu’on connaît, que l’on devrait reconnaître, mais qui sont rendus graduellement méconnaissables. Que l’intrigue brouille, peu à peu.

Des Sangs, j’ai surtout aimé la plume de l’auteure, précise & belle & impitoyable, & les jeux qu’elle tricote autour de la notion du témoignage. Pour qui écrivent les femmes? Avec quel objectif? & comment leurs histoires sont-elles assemblées? Comment se sont-elles rendues jusqu’à nous? (Peut-être que j’ai trop passé de temps à analyser des entretiens semi-dirigés pour mon mémoire de maîtrise, mais ce sont des choses auxquelles j’ai beaucoup aimé réfléchir, entre deux chapitres.) Même si j’ai parfois trouvé qu’il y avait une adéquation un peu poussée entre la personnalité des femmes & leur apparence physique (celle qui est grosse est aussi négligée & paresseuse ; celle dont le corps est solide, dur, est aussi celle dont le caractère est tout en fermeté), c’est une expérience de lecture incroyable que de passer à travers les récits des sept femmes sans jamais tiquer – sans jamais se dire, c’est laquelle, ça, déjà?. Chacune des voix est claire, unique. Chaque voix porte tout un monde.

En plus du corps, immensément présent dans ces deux livres – le corps qui est vecteur de plaisirs & de douleurs, le corps qui révèle des choses qui ne s’incarnent jamais ailleurs – on sait, en commençant Les sangs & White is for Witching, que les histoires qu’on y raconte ne peuvent pas bien finir. Les deux romans portent une absence de morale, de règles définies. De repères moraux, disons. Ils explorent des questions qui vont au delà de l’issue de l’intrigue — & ça, bien sûr, ça veut dire que les personnages ne peuvent pas vraiment espérer vivre vieux & heureux.

En bref : j’ai réussi à a) terminer ces deux romans, & b) ne pas tomber dans les pommes chemin faisant. (Ce sera pour une prochaine fois.) Je n’ai pas été tout à fait convaincue par White is for Witching (…surtout parce que je n’ai pas toujours compris ce qui s’y passait. En même temps, c’est le genre de livre où on n’est pas toujours supposés comprendre ce qui se passe. Peut-être? Je pense?), mais je crois qu’il faut lire Les sangs. Juste pas dans les transports en commun.

Middlemarch (George Eliot)

Comment parler d’un livre aussi dense & touffu, une brique éléphantesque (…mon édition fait quand même plus de neuf cents pages) qui embrasse toute une époque, une région, un société, où s’entremêlent des vies & où foisonnent une multitude d’idées?

C’est très difficile.

Ce l’est encore plus, je crois, parce que j’ai lu ce roman très rapidement. Je l’ai englouti en une semaine, vers la fin de mon voyage en Ukraine ; il m’a tenu compagnie dans les très longs trajets en train, dans les files d’attentes à l’aéroport, durant les seize heures passées à espérer un avion qui n’arrivait pas à Amsterdam. Alors j’ai développé une affection particulière pour ce gros roman, une affection qui tient autant des mérites du livre que des circonstances dans lesquelles je l’ai lu : ça me faisait un bien énorme, chaque fois que j’avais à attendre, dans un endroit inconfortable & impersonnel, quelque chose qui n’arrivait pas, de sortir cette brique de mon sac, de l’ouvrir en l’appuyant contre mes genoux (parce que ça pèse quand même une demi-tonne, on s’entend), & de savoir que ce que j’y trouverais me captiverait tout à fait, jusqu’à me faire oublier toutes les choses que j’avais envie d’oublier.

Anyway. Le pouvoir de la littérature!, etcétéra.

Pour en revenir au livre : nous sommes dans les alentours de 1830, & Middlemarch est une petite ville de la campagne anglaise. Nous sommes loin de Londres, dans un milieu où tout le monde connaît tout le monde, ou à peu près, ou au moins de loin ; nous ne sommes pas loin des répercussions de la Révolution industrielle, cependant, & des bouleversements qu’elle entraîne dans l’échafaudage complexe & délicat qu’est devenu à l’époque le système de classes sociales anglais. Le sous-titre du roman, A Study of Provincial Life, annonce bien ce que l’auteure entend livrer : le portrait d’un microcosme, d’une petite société qui vit dans une quasi-autonomie que de plus en plus d’événements viennent secouer.

& à cause de ce désir qu’a George Eliot de tout embrasser, de tout décrire ce qui vaut la peine d’être décrit dans ce petit monde, le lecteur a droit à tout : des histoires d’amours imaginaires, de fiançailles trop rapides, des mariages décevants ; de longs passages sur l’état de la médecine en province dans l’Angleterre de 1829 ; les dangers d’un héritage qu’on attendrait trop ; l’impossibilité de dissimuler éternellement ses vilaines erreurs de jeunesse aux voisins trop curieux ; l’impact de réformes politiques qui se trament à Londres ; le rôle de l’art, de la beauté & de la foi dans la vie de tous les jours ; les mauvais cottages dans lesquels vivent les fermiers de la région ; comment accumuler une quantité mirobolante & effrayante de dettes en trois étapes simples (étape un : épouser une femme sans cervelle) ; la montée inéluctable des classes marchandes ; d’obscures poursuites intellectuelles qui ne mènent nulle part ; le bonheur si difficile à atteindre, & les déceptions qui vous guettent à tous les coins de rue, & tous les sentiers précaires qu’il y aurait à tracer entre les deux.

Si ça semble trop, c’est que ce l’est. Parfois. & d’autres fois, c’est parfait.

Il n’y a pas vraiment de personnage principal dans Middlemarch, puisqu’on suit plusieurs gens dont les destins s’entrecroisent, mais il y a en a quand même quelques-uns qui sont plus importants que les autres. Il y a Dorothea, jeune femme passionnée, excessivement croyante, qui se mariera avec un vieux croûton en pensant ainsi épouser quelque chose comme une vocation, le vieux croûton en question étant un homme d’Église & un intellectuel qui aurait bien besoin d’une secrétaire pour l’aider dans ses importants travaux. Il y a Will Ladislaw, deuxième cousin dudit croûton, à demi artiste & issu d’un mauvais milieu & impliqué en politique & pourvu de jolies boucles blondes que l’auteure rivalisera d’ingéniosité pour décrire amoureusement. Il y a Mr Lydgate, jeune médecin plein d’idées & de bonnes intentions, avant-gardiste & sûrement un peu trop snob, dont les ambitions se heurteront aux petites querelles politiques de la ville & aux souffrances particulières qu’entraînent un mariage décevant. Il y a Mary Garth, la fille pas très jolie mais au sarcasme plein de bon sens, dont deux hommes tomberont amoureux ; il y a son père Caleb, aussi, qui est trop honnête pour arriver à être prospère.

& à côté d’eux – des curés, des médecins, des banquiers, un maire & sa joyeuse famille, la noblesse régionale, des propriétaires de manufactures. & puis leurs femmes, & puis leurs enfants, & puis leurs veaux vaches cochons etcétéra. Ça foisonne tellement que ça en donne le tournis.

La grande réussite de ce livre, c’est de lier tout ce beau monde de façon organique, sans jamais forcer la note. C’est de les faire vivre, tous, & si bien qu’on ne peut pas s’empêcher de s’intéresser au moindre de leurs dilemmes. Une fois le roman refermé, j’ai vraiment eu l’impression d’avoir eu un crash course sur la vie quotidienne de l’Anglais moyen de la première moitié du XIXe — & d’avoir aimé apprendre tout ce que j’avais appris.

…mais avec quelques bémols. Il y a des longueurs ; il y en a même beaucoup, dans certaines sections. Des apartés sur la médecine, la politique régionale, les détails de la vie religieuse de chacun. Même les réflexions & les états d’âme des personnages m’ont parfois semblé étirés inutilement, un peu répétitifs, des phrases qui tournent en rond. & ponctués de dialogues horriblement ampoulés – mais ça c’est peut-être l’époque qui voulait ça, je pourrais pas dire.

Ça reste quand même un roman incroyable, à sa façon. Exigeant, essoufflant, mais incroyable. (& parfois incroyablement déprimant, faut le dire.) On a droit à des personnages complexes, qui irritent & réjouissent & attendrissent, qui évoluent, qui vivent fort ou pas assez, qui font des erreurs & ne savent pas toujours comment s’en sortir. On devine le poids des conventions, les contradictions du système, la place difficile & difficilement navigable des femmes ; on sent le bouillonnement de l’époque, les changements qui s’insinuent là où on ne veut pas d’eux. On comprend les drames personnels, le quotidien de chacun, mais aussi le contexte plus large dans lequel tout ça s’insère ; combien de livres réussissent ça? Alors on pardonne à Middlemarch certains de ses défauts, & on apprend à vivre avec les autres.

& on le garde bien au chaud dans sa bibliothèque. Pour une relecture, un jour. Peut-être.

Emma (Jane Austen)

Emma c’est, avec Mansfield Park, le roman de Jane Austen que j’aime le moins. Ou que je me souvenais avoir le moins aimé. & puisque j’ai relu Mansfield Park un peu plus tôt cette année, je me suis dit bon, pourquoi pas aussi donner une autre chance à Emma?

Ce qu’il y a d’intéressant avec ce roman de Jane Austen, c’est que, contrairement à ce qui constitue le nœud de tous ses autres livres, on a droit ici à une héroïne qui n’a pas besoin d’un bon mariage pour s’assurer un avenir convenable. Emma Woodhouse a vingt & un ans, est riche & vit seule avec son père, un homme doux & hypochondriaque qui lui laisse le soin de tout diriger dans le domaine qu’ils occupent en bordure d’un petit village de Surrey. Mieux encore : les Woodhouse sont non seulement très à l’aise financièrement, mais ils bénéficient aussi d’une très bonne réputation, & jouissent de la considération & du respect qu’à peu près tout le monde dans les environs voue aux bonnes (& raisonnablement vieilles) familles anglaises.

Donc Emma est indépendante de fortune, déjà maîtresse de maison, belle & jeune & accomplished, comme on dit au XIXe, capable de dessiner, de jouer au piano & de ne pas trop dire d’inepties en bonne compagnie. Elle a, on peut s’y attendre, peut-être un peu trop tendance à penser du bien d’elle-même. & elle est snob comme c’est pas possible.

Sinon, c’est un roman à la Jane Austen : la vie quotidienne d’une certaine classe moyenne dans l’Angleterre du début du XIXe siècle, en campagne, parmi des gens à qui il n’arrive pas grand-chose, mis à part le mariage & les enfants. (&, dans le pire des cas, pas de mariage du tout.) Mais c’est justement pour ça qu’on revient, que je reviens toujours à Jane Austen : pour ses livres tranquillement réalistes, sa façon de rire de tous ses personnages en réussissant à ne mépriser que ceux qui le méritent vraiment, ses intrigues domestiques, très, mais toujours assez complexes pour nous faire comprendre que les cercles restreints dans lesquels ils évoluent n’empêchent pas tout ce beau monde de vivre des choses bouleversantes, drôles, réjouissantes – & même les trois à la fois.

Dans Emma, on tombe dans une toute petite communauté, que l’héroïne connaît bien & sur laquelle elle entreprend, disons les choses comme elles sont, de régner. Emma s’improvise marieuse, croit réussir une fois & ne peut s’empêcher de poursuivre sur sa lancée ; elle y entraînera une amie, de nouvelles connaissances, à peu près la moitié du village – &, on s’en doute, un peu d’elle-même aussi.

J’ai été surprise de voir à quel point Emma m’a moins exaspérée que lors de ma première lecture. J’ai aussi été étonnée par la prévalence des classes sociales dans le livre – les questions les plus importantes, les plus grands scandales trouvent souvent leur racine dans le statut des personnages, leur position dans la société. (Il y a aussi qu’Emma est tellement snob qu’il est difficile pour le lecteur d’oublier le rang auquel appartiennent ses interlocuteurs.) Le monde dans lequel évoluent les personnages m’a paru extrêmement rigide, encore plus que dans les autres romans d’Austen, tellement que j’en ai éprouvé comme une sensation d’étouffement. La question du mariage domine ici, & on s’y attend, mais le mariage est régulé, du moins dans le monde d’Emma, par une telle pléthore de règles que c’en est étourdissant.

Mais en même temps – & c’est une des choses qui rendent le roman intéressant – il y a des indices de changement, des exemples de mobilité sociale qui transparaissent dans l’intrigue : des commerçants qui deviennent trop riches pour que les vieilles familles puissent les ignorer tout à fait, des agriculteurs prospères qui s’attirent l’amitié de grands propriétaires terriens. Sans que tout ça ne constitue le nœud du roman (…pas pantoute), ce sont des détails qui m’ont frappée, & qui m’avaient échappée à la première lecture.

Sinon, j’ai trouvé le livre à peu près comme je m’en rappelais : quelques longueurs, des passages qui se veulent humoristiques mais qui ne le sont pas toujours, une histoire d’amour qui arrive un peu tard pour qu’on ait envie de s’y investir. Meilleur que Mansfield Park, assez divertissant – mais ça s’arrête là pour moi.

En rafale! (version années 20)

Kiki de Montparnasse (Catel & José-Louis Bocquet)

Cette bédé-brique est un tourbillon de visages, de fêtes, de toiles, de liaisons amoureuses, de musique & d’après-midi en terrasse.

C’est étourdissant.

C’est surtout l’histoire d’Alice Prin, arrivée à Paris à l’adolescence & devenue dans les années 20 l’une des modèles les plus en demande de Montparnasse, chouchoutée par les artistes de l’avant-garde parisienne. Kiki, comme on la surnomme très vite, est haute en couleur, bruyante, parfois vulgaire mais toujours vivante, délicieusement heureuse au cœur des foules & sur la scène des cabarets où elle chante, danse, & boit peut-être juste un petit peu trop. C’est son monde que l’on découvre à travers cette bédé, un monde vibrant, démesuré, où foisonnent les artistes & les excès.

J’ai bien aimé, même si je me suis parfois perdue dans la succession de noms & de visages qui parsèment la vie de Kiki. Je regrette aussi un peu que le lecteur ait si peu accès à la vie intérieure de la principale intéressée : j’ai souvent eu l’impression de voir défiler les événements sans trop comprendre pourquoi elle choisissait d’agir comme elle le faisait, ce qui la poussait à être comme elle était. C’est un peu drôle à dire mais, malgré toutes les pages passées en sa compagnie, ce n’est pas un personnage que je connais beaucoup mieux qu’avant le début de ma lecture.

Clouds of Witness (Dorthy L. Sayers)

Deuxième volet des aventures de Lord Peter Wimsey, dont j’avais tellement tellement tellement aimé le premier tome. & forcément, mes attentes étaient si hautes que ça pouvait presque pas faire autrement, petite déception ici.

Dans ce roman-ci, c’est la famille même de Wimsey qui est au cœur de l’intrigue : le fiancé douteux de sa sœur est retrouvé mort aux portes d’une maison louée pour l’été, le frère aîné Wimsey est accusé de meurtre, & commence une longue enquête où PLÉTHORE de témoins se succèderont pour faire la vie dure à Wimsey le pseudo-détective, Bunter son valet, & Parker le vrai-de-vrai-détective de Scotland Yard.

& ça fait du bien de retrouver ces trois personnages, & les échanges toujours aussi délicieux qui caractérisent leur relation, mais cette intrigue traîne. Je trouve pas d’autre mot. Elle est aussi parsemée de coïncidences plus que légèrement tirées par les cheveux (…une lettre que tout le monde cherche réapparaît comme par magie entre les carreaux d’une fenêtre?) & se termine par un épisode de simili-suspense judiciaire qui m’a assez profondément ennuyée. L’ensemble demeure assez charmant – mais come on, Dorothy. Je sais que t’es capable de mieux.

The Icarus Girl (Helen Oyeyemi)

Jessamy a huit ans & c’est une enfant étrange, douloureusement étrange, qui est régulièrement prise d’accès de fièvre inexpliqués & d’irrépressibles crises de panique qui lui tombent dessus à l’école, dans la rue, à la maison, dès qu’elle doit faire face à des situations qui l’effraient ou la chamboulent. C’est aussi, comme la plupart des enfants mis en scène dans les romans, une petite fille à l’imagination fébrile qui trouve dans les livres, dans les mots & les histoires, un réconfort particulier.

Jessamy vit en Angleterre, mais elle n’est qu’à moitié anglaise. Sa mère est nigériane & c’est lors d’un voyage au Nigéria, justement, qu’elle rencontre une fillette de son âge, avec qui elle saura, pour la première fois de sa vie, se lier d’amitié. Titiola, ou TillyTilly, semble sortie de nulle part, porte de drôles de vêtements ; elle a aussi le don de parsemer le quotidien de Jessamy d’aventures nouvelles, qui goûtent l’interdit & l’audace. Mais quand elle réussira à suivre Jessamy jusqu’en Angleterre, TillyTilly s’immiscera dans sa vie jusqu’à écorcher toutes les grandes choses importantes que la petite fille garde au creux d’elle-même.

On l’aura compris, ce livre-ci en est un de fantômes, ou de quelque chose qui leur ressemble : des souvenirs gravés dans le ventre qui prennent la forme de petites filles malveillantes, des esprits nigérians qui dansent dans les moments qui séparent le sommeil du réveil. Au fil du récit, l’atmosphère s’alourdit peu à peu, passe d’inquiétante à oppressante, obsédante. Porté par une plume solide aux accents habilement lyriques, ce roman m’a happée & m’a hantée ; je me suis sentie tellement incroyablement impuissante face à cette histoire, celle d’une fillette prisonnière d’un monde où la frontière entre le vrai & l’inventé est irrévocablement brouillée, que j’ai du mettre le livre de côté une journée ou deux, pour me donner un répit.

Je crois que ce qui m’a tellement saisi, au-delà de cette histoire de fantômes & de doubles, ce récit inquiétant qui joue sur les mythes & leurs significations, c’est la façon dont le roman en entier illustre avec une précision troublante la vulnérabilité qui est celle de l’enfance. Les enfants, nous dit ce livre, les petites filles comme Jessamy n’ont pratiquement aucun contrôle sur leur propre vie. Ils sont fragiles parce que tout changement, aussi petit soit-il, n’est pas décidé par eux ; par conséquent, il ne peut qu’être encaissé. Même avant l’arrivée de TillyTilly, Jessamy est aux prises avec des circonstances dont elle ne peut pas se débarrasser. Alors quand les vrais bouleversements se mettent à pleuvoir, quelle est sa marge de manœuvre?

It was too, too miserable being a child and not being able to know these things or believe in a future change. So strange, being powerless to do anything for her own happiness.

Ça m’a brisé le cœur.

Alors malgré quelques longueurs, et malgré la confusion pas toujours facile qu’entretient le récit, ce roman m’a beaucoup secouée. Je lirai avec beaucoup de curiosité (& peut-être un peu d’appréhension) les autres livres de Helen Oyeyemi.

Mansfield Park (Jane Austen)

Quel livre étrange.

(Je sais qu’il y a beaucoup plus étrange dans la vie qu’un roman victorien qui parle de petits nobles et de bons mariages, mais quand même.)

J’ai déjà lu ce roman il y a quoi, cinq ou six ans ?, & je me souvenais ne pas l’avoir énormément apprécié. Mais je l’avais quand même gardé dans ma bibliothèque, & quand je me suis mise en tête de procéder à mon tri annuel au mois de janvier, je l’ai presque inclus dans la pile à donner. Puis je me suis dit que je lui donnerais une autre chance, & que je le relirais.

Bon. Fanny Price naît de parents semi-pauvres qui procèdent promptement à avoir trop d’enfants pour leurs moyens, ce qui fait que toute leur progéniture s’empile dans un des quartiers gris & peut-être pas tout à fait salubre de Portsmouth. (C’est pas la grande misère dickens-ienne, mais ça pourrait être mieux.) Heureusement pour Fanny, sa tante (la sœur de sa mère) a réussi à faire un beau mariage & est maintenant la femme d’un baronet, Sir Bertram, un monsieur sévère mais assez à l’aise & assez généreux pour avoir envie d’aider ses neveux & nièces par alliance. Fanny est donc, vers l’âge de neuf ou dix ans, envoyée vivre chez son oncle, à Mansfield Park, où elle devra composer avec l’indifférence pas toujours bienveillante de ses deux cousines, l’indolence généralisée de Lady Bertram, les grandes & les petites cruautés de l’horrible Mrs. Norris – l’autre sœur de sa mère, veuve d’un pasteur – l’air involontairement bourru de Sir Bertram & les grands corridors d’une grande maison où elle se sent toute petite. Pas une servante mais pas non plus l’égale de ses cousines, Fanny grandira dans l’ombre, dans les recoins qu’on lui laisse, avec comme seule consolation l’amitié de son cousin Edmund, qui semble passer tous ses temps libres à tenter de développer l’esprit de la pauvre fille.

Les Bertram, & Fanny avec eux, vivent une vie assez provinciale, coulent des années tranquilles – jusqu’à ce que Henry & Mary Crawford, frère & sœur de la femme du nouveau pasteur de la paroisse, débarquent dans le comté. Eux sont mondains, modernes, cyniques à l’occasion &, on s’en doute, parfaitement charmants. Tout le contraire de Fanny, en fait, qui verra ses deux cousines s’amouracher de Mr. Crawford &, horreur!, Edmund s’éprendre de Mary, de ses yeux rieurs & de ses talents de harpiste. Fanny, petite chose craintive & vertueuse qui n’a jamais su se tailler une vraie place dans la maisonnée, passe la plus grande partie du roman à observer depuis les estrades les intrigues qui se tissent à Mansfield Park – jusqu’à ce que celles-ci, bien sûr, la rattrapent, & l’obligent à sortir un peu de sa torpeur (mais pas tant que ça).

Ce livre est étrange parce que Fanny est, il faut le dire, ennuyante à en pleurer. On s’attend à une héroïne & on reçoit une carpette sur laquelle tout le monde s’essuie les pieds. Elle est frêle, timide, exagérément douce & serviable, fait tout ce qu’on lui dit & souffre en silence – & elle souffre beaucoup. Sa situation à Mansfield Park est souvent inconfortable, parfois franchement pénible : elle vit à la charge de son oncle, ce que sa tante Norris ne manque jamais de lui rappeler, & agit un peu comme la dame de compagnie de tout le monde en même temps, silencieuse & efficace, naviguant quotidiennement entre les petites humiliations qu’on laisse dans son chemin.

Malgré mon empathie, j’ai quand même passé les trois quarts du roman à avoir envie de la secouer.

J’ai aussi eu envie d’étrangler Edmund, qui réussit à être à la fois pédant, égoïste, stupide, rétrograde – mais toujours convaincu de sa propre force morale. C’est lui le héros de l’histoire, c’est avec lui que le lecteur devrait avoir envie que Fanny finisse (même si, bon, mariage entre cousins…), mais je vois vraiment pas comment ça pourrait être le cas. C’est un personnage insupportable. & c’est là le plus étrange du roman, & c’est pas quelque chose qui m’arrive souvent : j’ai mieux aimé les méchants. Ceux qu’on ne devrait pas aimés, les méchants Crawford aux idées trop frivoles. Ceux par qui le malheur arrive, etcétéra. Ils ne sont pas parfaits, traînent des préjugés gros comme le bras & des idées toutes faites sur la majorité des choses de la vie, mais ils ont de la répartie, sont divertissants, font les erreurs qu’ils ont à faire avec un certain éclat – il y a une chaleur, une vraie chaleur dans ces deux personnages que je n’ai jamais retrouvée chez Fanny.

Alors j’avoue que je suis pas certaine de comprendre. Qu’est-ce qu’on doit retenir de ce livre ? Que les gens vieillots aux valeurs puritaines (Fanny & Edmund, ici) triomphent même s’ils n’ont rien d’intéressant, parce qu’il sont dans le camp du bien ? Que les gens qui sont volages & puérils à vingt-deux ans (Mary & Henry) sont déjà ruinés & ne s’en remettront jamais ? Il y a comme deux conceptions morales qui s’affrontent dans ce livre : celle des provinciaux qui passent leur vie en campagne, en famille, dans des cercles sociaux restreints, à respecter assez scrupuleusement les usages – & celle des citadins, qui recherchent la sophistication & la variété, voient beaucoup de gens, veulent dépasser les coutumes, commencent même à les transgresser. Peut-être que c’est l’époque d’où je lis qui veut ça, que j’aie plus de sympathie & de bons sentiments, plus d’indulgence aussi, pour les personnages les plus avant-gardistes.

Anyway. J’y ai réfléchi tout au long de ma lecture, qui a été par endroits un peu longue, mais sans arriver à de vraies conclusions. J’ai aimé, parfois beaucoup aimé, tous les autres romans de Jane Austen que j’ai lus jusqu’ici, mais Mansfield Park m’a comme… déboussolée. & la fin un peu expédiée ne m’a pas réconciliée avec le reste du livre.

Finalement : dans la pile à donner, je pense.

The A.B.C. Murders (Agatha Christie) ; Whose Body? (Dorothy L. Sayers)

Pour moi janvier est toujours un peu déprimant, & quand je déprime un peu, je me mets immanquablement à lire des murder mysteries. J’ai jamais trouvé de polar qui me passionne vraiment (& j’ai pas cherché beaucoup, faut dire), j’aime pas trop les thrillers où il y a plein de meurtres & d’enquêtes & de poursuites, mais les romans policiers vieillots où les personnages finissent comme inévitablement par s’asseoir devant un feu de foyer pour revenir sur les événements qu’ils viennent tout juste d’élucider, ça oui, ça je m’en lasserai jamais. Ce sont mes livres bonbon, si le bonbon avait, disons, tué Mr Smith dans la bibliothèque avec la clé anglaise.

Donc! J’en ai lu deux ce mois-ci &, puisque c’est pas le type de livre qui soulève en moi les réflexions les plus touffues, j’ai décidé de les combiner dans un seul billet.

Commençons par les mauvaises nouvelles. The A.B.C. Murders, c’est pas ce qui se fait de mieux dans le genre, & Agatha ne brille pas particulièrement ici. (Vous aurez été prévenus.) On a droit à une série de meurtres étranges & très gimmicky où l’assassin choisit ses victimes par ordre alphabétique (tuant Mrs A-quelque chose dans la ville A-quelque chose, puis Miss B-quelque chose à B-quelque chose…& etcétéra) & laisse près de leur cadavre un guide des trains d’Angleterre, le ABC Railway Guide. D’où le titre du roman.

On y retrouve Hercule Poirot, impliqué dans l’enquête parce que le meurtrier lui envoie, avant chaque meurtre, une lettre pour narguer le détective (le traditionnel vous m’aurez jamais, je suis plus fort que vous, rire diabolique) ; on se retrouve aussi avec Hastings, malheureusement de passage à Londres pour affaires, & qui est ici d’une stupidité tellement affligeante qu’on se demande comment il fait pour gérer adéquatement son ranch en Argentine. (Ma théorie : il est à Londres parce qu’il est au bord de la faillite.) Puisque l’affaire dégénère assez rapidement en série de meurtres sordides un peu partout en Angleterre, on a droit à une espèce de psychose collective, à de la grande psychiatrie à deux cennes de la part du médecin spécialiste qui doit aider la police, à une trâlée de personnages assez peu intéressants, & à un dénouement que j’avais pas du tout prévu mais qui ne m’a pas beaucoup intéressée non plus.

& maintenant, pour le bon côté de la Force!

Je suis tombée sur ce roman un peu par hasard, en parcourant la section de la bibliothèque dédiée aux romans policiers en anglais, & j’ai pas pu résister à cette couverture si horrible. (Avec le mot mystery comme surligné en rose semi-pastel, je sais pas si vous pouvez le voir — j’ai une appréciation particulière pour ce genre de détail.) Après m’être assurée que c’était le premier tome de la série, je l’ai ramené chez moi sans trop savoir ce qui m’attendait, & je l’ai commmencé.

& seigneur, coup de coeur! (Tellement que j’aurais envie de sortie l’artillerie lourde en matière de points d’exclamation, mais je vais me garder une petite gêne.)

On se retrouve dans le Londres des années vingt, en compagnie de Lord Peter Wimsey, détective amateur mais pas si amateur que ça, bien sûr, de Bunter, son valet imperturbablement compétent, & de Parker, inspecteur de Scotland Yard qui, contrairement à ce qu’on voit dans la plupart des romans policiers british, fait remarquablement bien son travail. Tout ce beau monde est confronté à deux crimes, ou enfin à un crime & à quelque chose comme un crime en puissance : un homme d’affaires juif qui disparaît de sa chambre à coucher en laissant derrière lui ses vêtements, & un homme retrouvé mort dans une baignoire, complètement nu sauf pour une très jolie paire de lunettes.

Aaaah le charme suranné des huis clos impossibles. Comment est-ce qu’on pourrait ne pas aimer ça?

Ce roman a été pour moi une découverte délicieuse, parfaitement adaptée à ce que j’avais envie de lire au moment où je l’ai lu. J’ai aimé Lord Peter, verbo-moteur à souhait, adoré la dynamique particulière qui se tisse entre les trois personnages principaux, les relations qui les lient les uns aux autres & que le lecteur apprend peu à peu, devine en grande partie ; j’ai aimé l’époque & le milieu où se situe l’intrigue, bien sûr, cette succession de dîners dans des clubs privés, de bibliothèques douillettes & de bons brandys ; j’ai aimé les doutes qui tenaillent l’inspecteur & le détective tout au long de l’enquête, j’ai aimé que l’auteure fasse comprendre qu’un meurtre ce n’est pas qu’un casse-tête, que les enquêteurs puissent s’y investir, disons, émotionnellement — j’ai tout aimé. J’avais tout deviné, aussi, autour de la page 80, pas parce que je suis particulièrement perspicace, mais juste parce que j’ai lu beaucoup trop de murder mysteries dans ma vie pour pas en reconnaître les ficelles une fois de temps en temps. Mais ça n’a pas du tout affecté le plaisir que j’ai pris à lire ce roman, & j’ai vraiment très très hâte de poursuivre la série.