nouvelles

Maison des jeunes (collectif dirigé par Alexie Morin, Maude Nepveu-Villeneuve et Maxime Raymond)

Maison des jeunesDans la ville où j’ai grandi, il n’y a jamais eu de maison des jeunes. Le député provincial (qui était aussi mon prof en sixième année du primaire) en parlait tout le temps, répétait des choses aussi vaguement déterminées que faut investir dans la jeunesse!. Mais quand je suis partie, à dix-sept ans, ça ne s’était pas encore concrétisé. Tout le monde s’entendait pourtant sur le bâtiment à transformer pour la cause : un Bargain Shop abandonné par ses propriétaires, pourrissant tranquillement dans un emplacement de choix, sur une des deux rues commerciales de la ville. On voyait encore la trace du Bargain! Bargain! It’s the BARGAIN SHOP! qui défigurait la façade du bâtiment.

Je pense que le Bargain Shop est devenu un studio de danse, finalement. Mais je suis pas certaine. Ça fait trop longtemps que je ne suis pas retournée.

Tout ça pour dire que l’expérience de la maison des jeunes m’est vraiment complètement étrangère. La lecture de Maison des jeunes, en plus d’une plongée dans un passé juste assez près pour être encore un peu incommodant, a donc aussi été une initiation.

Parce que toutes les nouvelles ont une maison des jeunes comme décor (ou comme prétexte), & toutes se déroulent dans les années 1990. Je suis toujours fascinée par la façon dont la seule mention de certaines reliques de mon adolescence fin-années-1990 — des akis, les plus grands blockbusters de 1997, certains albums de groupes semi-punk, des esties de Beanie Babies! — me plonge dans une nostalgie qui serait ridicule si elle n’était pas aussi douce-amère. & les nouvelles de Maison des jeunes jouent sur cette nostalgie un peu gênée, cristallisée autour d’objets ou de produits culturels, mais elles le font avec une bonne couche d’ironie qui, plutôt que de mettre l’émotion à distance, la complexifie. La nuance.

Ce qui se dégage de ces histoires, c’est que l’adolescence est une période de reconstruction de repères, avec tout ce que ça implique de ruptures & de fébrilité, de pertes & de découvertes. Dans Maison des jeunes, on voit la vie devenir plus grande & plus excitante & plus compliquée & plus urgente. Ce n’est pas toujours transcendant. (Pas que ça cherche à l’être, anyway.) C’est souvent traversé d’un humour un peu malaisant, teinté de toutes les petites humiliations & les grandes insécurités qu’on se rappelle avoir vécues. Mais j’ai l’impression qu’elles ont été agréables à écrire, ces histoires. & j’ai bien aimé imaginer chacun(e) des auteur(e)s tâtonnant dans leurs souvenirs, y retrouvant des atmosphères & des habitudes, en sélectionnant finalement quelques-unes pour les enrober dans ces fictions — fictions que j’ai lues avec beaucoup de plaisir.

Évidemment que les nouvelles de Maison des jeunes sont inégales, mais la plupart sont servies par des plumes efficaces qui triturent juste là où il faut. Mentions spéciales à celle de Laurence Gough, qui est délicieuse de niaiserie prise très au sérieux ; celle de Simon Boulerice, dont le narrateur confronte sa propre naïveté passée avec un sarcasme exquis ; & celle de Daniel Grenier, qui m’a rappelé que c’est une chose qui existait (qui existe peut-être encore?), le Rainbow.

& j’ai compris que ouin, ça manquait peut-être à Campbellton, une maison des jeunes. Je me sens un peu flouée.

Mars 2014, mois d’appréciation d’Alice Munro

Je lis rarement tout d’un même auteur. C’est une des tristes réalités de ma vie de lectrice. Je succombe toujours aux sirènes de tous les autres livres de tous les autres auteurs qu’il me reste encore à lire. Je fais des listes & des listes des auteurs que j’aimerais mieux connaître (dans le sens de lire plus, pas rencontrer & jaser & prendre un café), mais c’est comme toutes les autres listes qui encombrent mon ordinateur de fichiers Word orphelins : je les fignole pour mieux les oublier.

Mais ce mois-ci, mon club de lecture (je me lasse pas encore de dire ça) devait parler d’Alice Munro. Alors j’ai sauté sur l’occasion de me prévaloir de l’exception qui confirme la règle & j’ai promptement lu trois de ses recueils de nouvelles. De suite! Presque sans rien d’autre sur ma table de chevet en même temps! Un comportement vraiment très éloigné de mon habituelle tendance à l’éparpillement.

J’aime beaucoup Alice Munro. Ses histoires sont d’une puissance tranquille qui me réconcilie avec la petitesse de ce que j’ai envie, moi, de raconter. Chaque fois que je la lis, je garde l’impression qu’il n’y a pas de destin mineur ; que les histoires bouleversantes ne sont pas nécessairement à grand déploiement ; que les personnes dont les choix sont restreints, dont la vie a des limites bien tracées, n’en ont pas moins le potentiel d’être des personnages. C’est une notion magnifique, je trouve. Que toutes les vies sont assez pleines pour accoucher de fiction.

Bref. C’est toujours un réconfort pour moi que de vivre dans un monde où il y a les nouvelles d’Alice Munro.

Mais je ne la lis pas autant que j’aimerais le faire. J’ai beaucoup aimé prendre le temps, ce mois-ci, d’avaler d’un coup trois de ses livres ; de rester, pendant quelques semaines, immergée dans ses histoires d’Ontario semi-rural, de côte ouest canadienne, de petites villes & de grandes envies frustrées. J’ai lu deux recueils en traduction française, La Danse des ombres et Les Lunes de Jupiter, & un autre en version originale, Runaway. Les deux premiers dataient respectivement de 1968 et 1977 ; le dernier a été publié en 2004.

& donc, plusieurs choses.

De un, c’était la première fois que je lisais Munro en traduction. C’est une expérience que j’aimerais mieux ne pas répéter. Pas parce que ladite traduction était horriblement mauvaise ; juste parce que, lorsque je suis arrivée à Runaway, l’expérience de lecture a été tellement intensifiée, j’étais tellement heureuse de retrouver la fluidité particulière des phrases, le poids des mots dans la bouche, que je me trouvée vraiment stupide de ne pas avoir essayé plus fort de trouver tous les recueils dans leur version originale.

De deux, j’ai eu beaucoup de plaisir à comparer les livres entre eux. À voir les nouvelles devenir plus longues d’un recueil à un autre ; plus complexes, aussi, leur construction plus ambitieuse. À observer les thèmes évoluer, mais aussi se recouper : la famille, les liens imposés, l’émancipation difficile. & les femmes, toujours les femmes & leurs vies qu’on tente de rapetisser, d’étouffer. Dans La Danse des ombres, beaucoup d’histoires sur l’enfance & sur la vieillesse ; un décor qui est celui de l’Ontario semi-rural mais qui rappelle presque le Sud des États-Unis, sans la population noire & les relents d’esclavagisme : même vies étroites, mêmes normes sociales strictes, même chaleur poussiéreuse des étés. Dans Les Lunes de Jupiter, encore la famille, mais aussi le couple : beaucoup de divorcées, si je me souviens bien. & plusieurs retours en arrière, aussi, de récits doubles qui se déploient en alternance dans la même nouvelle, où le présent se voit éclairé par la trame collée à des événements passés. (& je sais pas pour vous, mais moi j’adore ce type de procédé narratif.)

Si les deux premiers livres m’ont beaucoup plue, c’est Runaway qui m’a jetée à terre. La nouvelle-titre est pas loin d’être une nouvelle parfaite ; le cycle de trois histoires qui suivent, Chance & Soon & Silence, culminent sur une situation si bouleversante que pendant quelques hours j’ai traîné une tristesse lancinante, celle du personnage principal, comme si c’était la mienne. & l’écriture sobre, d’une élégance feutrée, qui va direct au plexus solaire :

[…] My daughter went away without telling me good-bye and in fact she probably did not know then that she was going. She did not know it was for good. Then gradually, I believe, it dawned on her how much she wanted to stay away. It is just a way that she has found to manage her life.

It’s maybe the explaining to me that she can’t face. Or has not time for, really. You know, we always have the idea that there is this reason or that reason and we keep trying to find out reasons. And I could tell you plenty about what I’ve done wrong. But I think the reason might be something not so easily dug out. Something like purity in her nature. Yes. Some fineness and strictness and purity, some rock-hard honesty in her. My father used to say of someone he disliked, that he had no use for that person. Couldn’t those words mean simply what they say? Penelope does not have a use for me.

Maybe she can’t stand me. It’s possible.

(Silence, p. 129)

& de trois, je comprends définitivement pas pourquoi je mets toujours autant de temps à relire les auteurs que j’aime. Cibole, Amélie.

Maison de vieux (Collectif dirigé par Raymond Bock et Alexie Morin)

maison

Ce n’est pas que tu ne m’entendes pas. C’est plutôt que les mots se perdent à l’intérieur de toi. (p. 41 ; Chambre 2, Marie-Andrée Arsenault)

Qu’est-ce qu’il reste de notre vie quand on vieillit – avec grâce ou non, avec l’aide de Denise Bombardier ou non – dans une chambre numérotée? & combien ces petits lieux clos, ces microcosmes au climat particulier, contiennent de récits que personne ne s’est encore jamais donné la peine de raconter?

Recueil de nouvelles piloté par Raymond Bock & Alexie Morin, Maison de vieux réunit treize auteurs qui, en autant de textes (généralement) courts & (souvent) bien ficelés, répondent à ces questions via la fiction. La plupart des histoires portent un numéro, celui d’une chambre ; d’autres s’intitulent plutôt Loge, Salle 102, Suite 24. Tous ces titres nous ramènent à un seul lieu, celui du titre, & aux quelques dernières années, plus ou moins longues, qui séparent la vie de la mort.

& dans toutes ces nouvelles, qu’est-ce qu’on retrouve? Cette idée du passage du temps, inéluctable, & des fragilités qu’il révèle. Ce sentiment d’impuissance qui grandit au creux de la poitrine ; cette nostalgie pour certaines choses & certains gens & certains bouts de vie, à laquelle on s’accroche même (& surtout) quand elle est douloureuse. Mais aussi, dans certaines histoires, un humour tordu, qui déborde joyeusement dans l’absurde, ou le vulgaire, ou le vaudevillesque – ou dans un mélange étourdissant d’un peu tout ça. &, une fois de temps en temps, quelques miettes d’une espèce de sagesse ordinaire qui ébranlent tout doucement.

En général, l’impression de s’introduire silencieusement par la fente d’une porte mal refermée, puis de tomber sur tout plein de moments graves, ou loufoques, ou tristes, ou confus, auxquels personne ne nous a vraiment donné le droit d’assister.

S’il n’y a pas toujours de fil conducteur, ni même vraiment d’unité de ton entre les nouvelles, la lecture n’en est pas moins riche, même si (il faut s’y attendre) passablement déprimante. Mais c’est difficile d’y échapper, j’ai noté mes préférés (parce que si j’étais enseignante au primaire, je serais comme ça, la prof jamais capable de dissimuler ses chouchous) : les histoires de Marie-Andrée Arsenault (Chambre 2), de Fannie Loiselle (Chambre 22), d’Alexie Morin (Salle 102) & de William S. Messier (Chambre 327), qui m’ont toutes laissé, pour des raisons différentes, un grand quelque chose dans la poitrine.

& un dernier extrait, pour la route :

Sa peau était comme une grande feuille de riz. Les taches semblaient avoir disparu, les veines bleues affleuraient. J’ai eu la certitude que si je m’approchais, je pourrais regarder le sang, les muscles, les nerfs, les os, la moelle. Je verrais les organes palpiter, faiblement. Sous ses paupières fermées, il y avait une sorte de lueur rougeoyante. J’ai pensé qu’avant de mourir, on devenait translucide. Pour se garder bien comme il faut. Pour s’observer en train de vivre. (p. 84 ; Chambre 22, Fannie Loiselle)

(En plus, & je l’ai seulement appris après avoir acheté le livre, les auteurs de Maison de vieux remettent les redevances touchées à la Fédération Québécoise des Sociétés Alzheimer.)

Intimité & autres objets fragiles : nouvelles (Marie-Ève Sévigny)

Un autre tout petit livre (cent pages!) que j’ai commencé & terminé dans la même journée, juste après avoir terminé Le sang du cerf. Mais le nombre de pages, vraiment, c’est pas mal la seule chose que ces deux livres ont en commun ; ça, & le fait qu’ils m’ont fait quelque chose, chacun à leur façon.

Alors que le roman de Rosalie Lavoie était de ceux qui vous laissent avec de grandes taches sombres & gluantes plein les mains, le recueil de nouvelles de Marie-Ève Sévigny se situe plutôt dans l’autre extrémité du spectre de couleurs : on est dans le pastel, le délicatement enluminé, l’aquarelle. Des touches précises mais douces qui construisent des récits qui, si l’auteure n’avait pas autant de talent, risqueraient d’être un peu fades. On n’échappe pas à une certaine uniformité de ton – & c’est vrai que j’ai parfois eu l’impression d’avoir à composer avec des narrateurs aux voix presque entièrement interchangeables – mais les histoires qui composent ce livre font partie de celles dont je me rappellerai à cause de la façon dont elles sont racontées, plus que pour les thèmes ou les incidents qu’elles abordent.

De ces dix histoires, qui parlent de solitude, voulue ou pas (Le parc Dante, Intimité, Tout sucre, tout beurre), mais aussi du pouvoir évocateur de certains rêves (Les petits papiers, Le chien Jivago) & de certains rituels (À l’ombre), je retiens des images fortes de gens un peu décalés, trébuchant tranquillement vers ce qu’ils ont envie d’être : un jeune urgentologue relégué à une chaise roulante, une bibliothécaire obèse qui rêve de Barcelone, un couple d’enfants qui s’apprivoisent & apprivoisent la mort. Dans une langue fine & lyrique là où il faut, juste assez travaillée pour laisser au lecteur l’envie de laisser fondre certaines phrases dans la bouche comme autant de bonbons, Marie-Ève Sévigny enrobe ses histoires d’une couche fragile de bons sentiments – qui restent, parfois, mais qui sont aussi, de temps à autre, balayés par les circonstances.

Porté par une poésie simple qui peint efficacement le quotidien & ses glissements subtils, tour à tour doux & doux-amer, Intimité & autres objets fragiles est un de ces échafaudages délicats qui se passent de remous.

Point d’équilibre : nouvelles (Mélissa Verreault)

J’avais bien aimé le premier roman de Mélissa Verreault, Voyage léger, pour son rythme lent, sa poésie triste, son atmosphère toute particulière de lassitude existentielle & de remise en question ; j’avais cependant eu l’impression que l’intrigue, à la longue, finissait par manquer de vitalité.

Dans ce nouveau recueil de nouvelles, plus de tonus, mais peut-être un peu moins de lyrisme. Le fait que je l’aie trouvé plus réussi que le roman parle probablement beaucoup du type de lectrice que je suis : pas très portée sur la contemplation.

Point d’équilibre contient donc onze nouvelles où les personnages semblent au pied de quelque chose, à l’orée d’un bouleversement. La plupart du temps, l’auteure croque leur portrait tout juste avant l’explosion, celle que l’on pressent mais qui ne nous est pas toujours racontée ; les histoires qui en résultent sont ancrées dans un quotidien finement décrit, certains événements comme excisés au scalpel, avec une précision qui n’est pas exempte d’empathie. & d’humour, aussi. C’est une chose qui m’a beaucoup plu : cette manière simple mais complète d’embrasser la réalité de chacun, avec des mots qui disent très exactement ce qu’ils ont à dire. J’ai aussi aimé que les nouvelles se répondent l’une l’autre, par le biais de personnages qui, de façon plus ou moins ténue, sont liés entre eux, au-delà des frontières de chaque histoire.

& ces histoires nous font trotter au Québec, dans la tête d’un garçon qui parle encore à son ourson en peluche & celle d’une jeune femme qui peine à composer avec la multiethnicité de Côte-des-Neiges ; elles nous mènent chez une ex-ballerine amère, une fille à qui l’on prépare un surprise party, une autre qui brise sa corde à linge sans le faire exprès, un couple qui attend un peu plus de bébés que prévu. Elles nous parlent aussi de l’Afghanistan, dans une nouvelle qui s’attache à décrire, tout en retenue, le quotidien ici & là-bas d’un soldat canadien. & elles nous plongent en Italie, de deux façons différentes, dans deux nouvelles qui sont probablement parmi celles que j’ai préférées dans tout le recueil. Une histoire sur une fille qui, amoureuse d’un Italien, visite sa famille pour la première fois ; puis une autre, où c’est un Italien qui aboutit à Montréal sans trop l’avoir voulu, après s’être retrouvé sur la route de Berlusconi quand il ne fallait pas. Un passage tiré de celle-ci, qui réussit à être à la fois douce, nostalgique & un peu déjantée :

Ce qui me plaisait dans le fait d’avoir cette clé, c’était de pouvoir aller sur le toit pour fumer une cigarette et boire mon café à la fin de mon tour de nuit. Je déteste le froid. Je ne pense pas que je m’y habituerai. Jamais. Par contre, la fumée qui sortait de ma bouche et de la tasse de carton, qui montait vers l’infini, pendant que le soleil de février essayait de percer les nuages derrière la montagne, où l’oratoire avait l’air d’un château de glace : c’est une des plus belles images que je n’ai jamais vues. « What you see is what you get. » J’aurais voulu que ce soit vrai. Que tout ce que je voyais soit à moi.

(Over, p. 33)

Il y a des lectures qui ne sont ni exigeantes, ni décapantes : seulement un peu crève-cœur, un peu sardoniques. Belles, de cette façon qu’ont les choses simples d’être belles. Comme ce recueil-ci.

Malgré tout on rit à Saint-Henri (Daniel Grenier)

Le mois d’octobre a pas été facile – & le mois de septembre aussi, tant qu’à y être. À cause de toutes sortes de choses qui sont arrivées en même temps, je me suis comme traînée à travers toutes sortes de lectures qui, bien que sûrement très correctes en soi, ont jamais réussi à me désengluer de mon marasme. & plus je lisais, & plus je m’en voulais de pas être en mesure de profiter de mes lectures, & plus j’en venais à entretenir une espèce de ressentiment envers les livres que j’avais devant moi. J’avais l’impression que la littérature au grand complet m’avait laissé tomber.

Puis j’ai entrepris la lecture de Malgré tout on rit à Saint-Henri, & les cieux se sont entrouverts.

Façon exagérément imagée de dire que ç’a été impossible pour moi de pas me laisser entraîner, happer par ce recueil de nouvelles exubérant & riche, expansif, qui s’attarde aux pointes de grotesque & aux inévitables décalages qui s’infiltrent entre les gens, les quotidiens, les mots. Avec un instinct sûr, Daniel Grenier reproduit les cadences de l’oralité, mais aussi celles, peut-être encore plus particulières, des pensées de ses personnages. Dans des histoires portées par un humour espiègle & une prose efficace qui interroge les mots, tente de mettre le doigt sur leur réalité mouvante, on suit des récits qui déstabilisent mais rassurent : si l’on a droit à une approche très réaliste, où les personnages se promènent le long de rues précises, ont des référents culturels concrets, sont préoccupées par des choses très prosaïques qui vont de la perte d’un emploi à l’ennui profond de l’existence dans une résidence pour personnes âgées, les portions de leur vie qui sont racontées ici finissent toujours par être percées, à plus ou moins grande échelle, par des événements délicieusement insolites.

Comme le laisse entendre le titre, c’est à Saint-Henri qu’on se trouve, dans le Sud-Ouest de Montréal. Mais Saint-Henri ne constitue pas nécessairement le décor de toutes ces nouvelles : c’est plutôt qu’elles y convergent, que le quartier, ou ce qu’on croit connaître de lui, se dessine en filigrane. Tout comme la figure de l’écrivain, indécrottable fumeur, qui revient périodiquement se glisser dans les histoires du recueil, Saint-Henri prend des formes différentes, révèle certains aspects qu’il dissimulera plus tard. Il livre surtout des détails qui enrichissent la carte mentale du lecteur qui, peut-être parfois un peu confusément, navigue à travers ces récits.

Le recueil est structuré autour de quelques nouvelles, de longueur disons conventionnelle, elles-mêmes entourées de récits d’à peine quelques pages : les Errances, les Portraits, les Anecdotes ; le livre est aussi encadré par les deux volets jouissifs de Entendu à Saint-Henri. Plus que des exercices de style, toutes ces micro-nouvelles donnent un rythme haletant au livre, nous plongent dans des existences pour nous en extirper aussitôt ; ils nous forcent à demeurer alerte. Quand on arrive aux récits plus longs, c’est donc avec un plaisir particulier qu’on savoure les histoires qui nous sont racontées. Les mines générales, qui arrive à peu près à mi-parcours, est une de ces nouvelles particulièrement satisfaisantes : un long récit parfaitement maîtrisé qui réussit à parler de l’attrait dévorant que peuvent présenter les cultures qui ne sont pas les nôtres – mais aussi de l’immigration, du Brésil, de la famille, des communautés & des liens qu’on cherche presque désespérément à créer. Sur le bout de la langue revisite aussi le thème de l’immigration, & y mêle l’intraduisibilité de certains mots & de certaines façons de faire ; Peine perdue triture le malaise d’un couple qui vit ensemble depuis trois ans & Chambre 108 suit les tentatives d’évasion d’un homme confiné dans une résidence pour personnes âgées ; On ne sera pas sauvés par le velcro nous parle d’un monde où Shakespeare n’existe pas & où non, le velcro ne sauvera jamais personne.

Au-delà de tout le bien que m’a fait ce livre, au plaisir que j’ai pris à le lire, j’ai aussi aimé la façon dont Daniel Grenier interroge & se rit des codes de la littérature : l’auteur qui s’interrompt au milieu d’une nouvelle pour souligner les erreurs de continuité dans le récit, le personnage récurrent de l’écrivain qui est un peu le reflet grossi de l’image qu’on a d’un auteur, perpétuellement enseveli sous les commandes les plus diverses. Toutes ces couches – les récits eux-mêmes, les mots qui les composent, les images qu’ils renferment, les façons dont ils sont, ou ne sont pas, reliés entre eux – se superposent dans un ensemble qui a quelque chose de fervent, une espèce d’enthousiasme contagieux pour la littérature & tous ses possibles. Un livre, au final, qui donne envie de lire, & qui donne envie de voir dans l’insolite une pertinence particulière, particulière & belle, qui est celle des choses étranges qui nous émeuvent à notre insu.

Les truites à mains nues (Charles Bolduc)

J’avais beaucoup aimé le premier recueil de nouvelles Charles Bolduc, Les perruches sont cuites, que je me souviens avoir acheté à la Librairie Pantoute en revenant d’un cours, le soir, juste avant la fermeture, & lu d’une traite en arrivant chez moi. Le livre léger entre les mains, les nouvelles très courtes, les phrases travaillées, une sensibilité particulière qui côtoyait quelque chose de plus mordant, de provocateur – plein de choses qui m’avait charmée.

Avec Les truites à mains nues, l’auteur revient avec un recueil qui reprend un peu le même format que le précédent : des nouvelles très courtes, narrées par quelqu’un qu’on associe à l’auteur. Des nouvelles qui racontent le quotidien, certains incidents ; des nouvelles qui sont de longues réflexions, d’autres qui jouent avec l’absurde. La plupart ont aussi des titres assez merveilleusement évocateurs : Comme des chansons dans une langue inconnue, Toutes les chaumières contenues dans la chaleur du pain frais, Des espèces sous-marines formidablement méconnues. & moi s’il y a une chose que j’aime, ce sont les bons titres, les titres qui cachent & révèlent à la fois, qui donnent envie de savoir à quoi ils se rattachent – les titres qu’on garde en tête durant la lecture, à l’affût de l’indice qui les expliquera. Sérieusement, est-ce qu’il y a quelque chose de plus décevant qu’un mauvais titre, surtout dans un recueil de nouvelles? Alors merci pour ça, Charles.

Sinon, mon expérience de lecture a été assez inégale. Il y a, premièrement, des nouvelles qui m’ont laissé quelque chose d’incroyable dans le cœur. Surtout les nouvelles du quotidien, celles qui réussissent à circonscrire, avec une délicatesse un peu éraillée, les choses qui prennent de l’importance sans trop qu’on s’en rende compte. Mais à côté il y a les nouvelles de l’absurde, qu’en général j’ai trouvé correctes, & les nouvelles plus, quoi? philosophiques? que, bon. Pas ce que j’ai préféré. (Ma typologie est très vague & pas particulièrement exhaustive, mais on va faire avec.) & je crois pas que ça soit un reflet du talent de l’auteur, mais seulement de ce que moi, comme lectrice, j’aime le mieux lire. J’ai jamais été très bonne avec les abstractions, je décroche très facilement quand on quitte le plancher des vaches ; c’est vraiment pas une chose dont je m’enorgueillis, mais ça colore forcément mon appréciation de certaines nouvelles de ce recueil. Peut-être que d’autres s’en sortiront mieux que moi de ce côté-là.

Il reste que Charles Bolduc a une voix particulière, bien à lui, qui s’affirme au fil des pages. Il y a quelque chose de très recherché dans sa plume, des images fortes & surprenantes que l’auteur déroule au rythme de phrases qui relèvent un peu de l’orfèvrerie, composées comme elles le sont de tant de petites pièces brillantes qui s’emboîtent les unes dans les autres – même s’il y a parfois comme une surenchère dans la mécanique qui m’a un peu lassée. J’ai donc un avis très partagé par rapport à ce recueil, qui pour moi a été traversé de passages un peu ennuyants, mais aussi illuminé par de très bonnes & belles nouvelles, qui ont quelque chose de rauque & d’éraflé, de moqueur mais de doux. À lire pour vous en faire vous-mêmes une idée, je pense.