pica

Malaises & faiblesses (ou : je suis petite nature)

sangs witchingIl y a peu de choses dans la vie qui me donnent autant de mal que la mutilation corporelle & toutes ses variantes : les membres qu’on tord, la peau qu’on déchire, les organes qu’on sabote, le corps qu’on affame. Ça fait monter en moi un malaise physique très fort, une espèce de nausée étourdissante & entièrement débilitante. J’aime les films d’horreur où il y a des fantômes & des moments de panique surprise, mais pas ceux où les personnages se font lentement déchiquetés par un psychopathe sanguinaire. Je n’ai pas d’estomac pour la douleur physique.

Ça ne m’a pas empêchée, dans le dernier mois, de lire (& de terminer!) deux romans qui versent justement là-dedans, dans les soifs tordues qui naissent en nous & les douleurs imposées au corps pour les satisfaire. J’ai lu Les sangs, d’Audrée Wilhelmy ; j’ai laissé passer un peu de temps, puis j’ai commencé White is for Witching, d’Helen Oyeyemi. & c’est en lisant ce livre-là que je me suis aperçue que les deux romans se rejoignent sur certains points. Que leurs thèmes, semblables sans être pareils, participent à la même conversation.

Ça m’a frappé dans l’autobus, alors que je lisais un passage particulièrement difficile de White is for Witching. Un passage difficile pour moi : un paragraphe sur les ulcères qui ont poussé dans le corps d’une des protagonistes, Miranda, parce qu’elle a trop mangé de plastique & pas assez d’autres choses. (Juste l’écrire, je me sens mal.) J’ai dû refermer le livre. J’ai aussi dû déboutonner mon manteau, relâcher mon foulard & enfouir mon menton juste là où se rencontrent les clavicules, pour protéger ma gorge.

Ça m’a frappé parce qu’il m’est arrivé exactement la même chose en lisant Les sangs. Dans l’autobus, en tombant sur le passage où (pour ceux qui l’auraient lu) Féléor croque dans les ampoules qu’Abigaëlle, la ballerine, a aux pieds. J’ai pensé que j’allais avoir une faiblesse, comme dirait ma mère. (Je devrais vraiment pas lire ce genre de roman dans les transports en commun. Mais comment savoir que c’est ce genre de roman avant de le lire?)

Pour résumer : Les sangs, c’est Barbe-Bleue revisité, une histoire où s’entremêlent les voix de sept femmes & de leur mari à toutes, Féléor Rü. À tour de rôle, elles écrivent. Elles parlent des envies sinueuses, tortueuses, qui les ont menées vers Féléor – & de Féléor jusqu’à leur mort. Leurs récits se superposent habilement ; se répondent, parfois. Ils parlent d’univers clos, ceux qui se tissent entre deux amants, où la frontière entre le désir & la violence est pulvérisée. Ils se refusent à identifier des victimes. Ils retournent le conte contre lui-même & le chamboulent.

Dans White is for Witching, on a aussi droit à quelque chose qui tire sur le conte : une maison hantée. Elle est habitée par une famille, deux jumeaux et leur père. Miranda, la jumelle, souffre du pica : elle ne peut pas s’empêcher de manger des aliments qui ne sont pas comestibles. De la craie, du plastique. De la terre, quelques fois. Ce trouble alimentaire est étroitement lié à la maison & aux personnes qui la hantent. & plus le récit avance, plus la maison pèse lourd sur le corps de Miranda.

Alors que Les sangs se déploie en dehors du monde que l’on connaît, dans une époque qu’on identifie mal, le roman d’Oyeyemi est résolument contemporain. Miranda & son frère vont à l’école, puis à l’université ; lui fume de copieuses quantités de pot, elle tombe amoureuse d’une fille. Les forces surnaturelles qui secouent le récit se creusent une place dans un monde, celui de l’Angleterre d’aujourd’hui, qui est aux prises avec des vagues incontrôlables d’immigration & de grands relents de racisme. C’est un des aspects du roman que j’ai beaucoup aimé : cette façon de traîner le bizarre & l’inquiétant dans des contextes qu’on connaît, que l’on devrait reconnaître, mais qui sont rendus graduellement méconnaissables. Que l’intrigue brouille, peu à peu.

Des Sangs, j’ai surtout aimé la plume de l’auteure, précise & belle & impitoyable, & les jeux qu’elle tricote autour de la notion du témoignage. Pour qui écrivent les femmes? Avec quel objectif? & comment leurs histoires sont-elles assemblées? Comment se sont-elles rendues jusqu’à nous? (Peut-être que j’ai trop passé de temps à analyser des entretiens semi-dirigés pour mon mémoire de maîtrise, mais ce sont des choses auxquelles j’ai beaucoup aimé réfléchir, entre deux chapitres.) Même si j’ai parfois trouvé qu’il y avait une adéquation un peu poussée entre la personnalité des femmes & leur apparence physique (celle qui est grosse est aussi négligée & paresseuse ; celle dont le corps est solide, dur, est aussi celle dont le caractère est tout en fermeté), c’est une expérience de lecture incroyable que de passer à travers les récits des sept femmes sans jamais tiquer – sans jamais se dire, c’est laquelle, ça, déjà?. Chacune des voix est claire, unique. Chaque voix porte tout un monde.

En plus du corps, immensément présent dans ces deux livres – le corps qui est vecteur de plaisirs & de douleurs, le corps qui révèle des choses qui ne s’incarnent jamais ailleurs – on sait, en commençant Les sangs & White is for Witching, que les histoires qu’on y raconte ne peuvent pas bien finir. Les deux romans portent une absence de morale, de règles définies. De repères moraux, disons. Ils explorent des questions qui vont au delà de l’issue de l’intrigue — & ça, bien sûr, ça veut dire que les personnages ne peuvent pas vraiment espérer vivre vieux & heureux.

En bref : j’ai réussi à a) terminer ces deux romans, & b) ne pas tomber dans les pommes chemin faisant. (Ce sera pour une prochaine fois.) Je n’ai pas été tout à fait convaincue par White is for Witching (…surtout parce que je n’ai pas toujours compris ce qui s’y passait. En même temps, c’est le genre de livre où on n’est pas toujours supposés comprendre ce qui se passe. Peut-être? Je pense?), mais je crois qu’il faut lire Les sangs. Juste pas dans les transports en commun.