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Malaises & faiblesses (ou : je suis petite nature)

sangs witchingIl y a peu de choses dans la vie qui me donnent autant de mal que la mutilation corporelle & toutes ses variantes : les membres qu’on tord, la peau qu’on déchire, les organes qu’on sabote, le corps qu’on affame. Ça fait monter en moi un malaise physique très fort, une espèce de nausée étourdissante & entièrement débilitante. J’aime les films d’horreur où il y a des fantômes & des moments de panique surprise, mais pas ceux où les personnages se font lentement déchiquetés par un psychopathe sanguinaire. Je n’ai pas d’estomac pour la douleur physique.

Ça ne m’a pas empêchée, dans le dernier mois, de lire (& de terminer!) deux romans qui versent justement là-dedans, dans les soifs tordues qui naissent en nous & les douleurs imposées au corps pour les satisfaire. J’ai lu Les sangs, d’Audrée Wilhelmy ; j’ai laissé passer un peu de temps, puis j’ai commencé White is for Witching, d’Helen Oyeyemi. & c’est en lisant ce livre-là que je me suis aperçue que les deux romans se rejoignent sur certains points. Que leurs thèmes, semblables sans être pareils, participent à la même conversation.

Ça m’a frappé dans l’autobus, alors que je lisais un passage particulièrement difficile de White is for Witching. Un passage difficile pour moi : un paragraphe sur les ulcères qui ont poussé dans le corps d’une des protagonistes, Miranda, parce qu’elle a trop mangé de plastique & pas assez d’autres choses. (Juste l’écrire, je me sens mal.) J’ai dû refermer le livre. J’ai aussi dû déboutonner mon manteau, relâcher mon foulard & enfouir mon menton juste là où se rencontrent les clavicules, pour protéger ma gorge.

Ça m’a frappé parce qu’il m’est arrivé exactement la même chose en lisant Les sangs. Dans l’autobus, en tombant sur le passage où (pour ceux qui l’auraient lu) Féléor croque dans les ampoules qu’Abigaëlle, la ballerine, a aux pieds. J’ai pensé que j’allais avoir une faiblesse, comme dirait ma mère. (Je devrais vraiment pas lire ce genre de roman dans les transports en commun. Mais comment savoir que c’est ce genre de roman avant de le lire?)

Pour résumer : Les sangs, c’est Barbe-Bleue revisité, une histoire où s’entremêlent les voix de sept femmes & de leur mari à toutes, Féléor Rü. À tour de rôle, elles écrivent. Elles parlent des envies sinueuses, tortueuses, qui les ont menées vers Féléor – & de Féléor jusqu’à leur mort. Leurs récits se superposent habilement ; se répondent, parfois. Ils parlent d’univers clos, ceux qui se tissent entre deux amants, où la frontière entre le désir & la violence est pulvérisée. Ils se refusent à identifier des victimes. Ils retournent le conte contre lui-même & le chamboulent.

Dans White is for Witching, on a aussi droit à quelque chose qui tire sur le conte : une maison hantée. Elle est habitée par une famille, deux jumeaux et leur père. Miranda, la jumelle, souffre du pica : elle ne peut pas s’empêcher de manger des aliments qui ne sont pas comestibles. De la craie, du plastique. De la terre, quelques fois. Ce trouble alimentaire est étroitement lié à la maison & aux personnes qui la hantent. & plus le récit avance, plus la maison pèse lourd sur le corps de Miranda.

Alors que Les sangs se déploie en dehors du monde que l’on connaît, dans une époque qu’on identifie mal, le roman d’Oyeyemi est résolument contemporain. Miranda & son frère vont à l’école, puis à l’université ; lui fume de copieuses quantités de pot, elle tombe amoureuse d’une fille. Les forces surnaturelles qui secouent le récit se creusent une place dans un monde, celui de l’Angleterre d’aujourd’hui, qui est aux prises avec des vagues incontrôlables d’immigration & de grands relents de racisme. C’est un des aspects du roman que j’ai beaucoup aimé : cette façon de traîner le bizarre & l’inquiétant dans des contextes qu’on connaît, que l’on devrait reconnaître, mais qui sont rendus graduellement méconnaissables. Que l’intrigue brouille, peu à peu.

Des Sangs, j’ai surtout aimé la plume de l’auteure, précise & belle & impitoyable, & les jeux qu’elle tricote autour de la notion du témoignage. Pour qui écrivent les femmes? Avec quel objectif? & comment leurs histoires sont-elles assemblées? Comment se sont-elles rendues jusqu’à nous? (Peut-être que j’ai trop passé de temps à analyser des entretiens semi-dirigés pour mon mémoire de maîtrise, mais ce sont des choses auxquelles j’ai beaucoup aimé réfléchir, entre deux chapitres.) Même si j’ai parfois trouvé qu’il y avait une adéquation un peu poussée entre la personnalité des femmes & leur apparence physique (celle qui est grosse est aussi négligée & paresseuse ; celle dont le corps est solide, dur, est aussi celle dont le caractère est tout en fermeté), c’est une expérience de lecture incroyable que de passer à travers les récits des sept femmes sans jamais tiquer – sans jamais se dire, c’est laquelle, ça, déjà?. Chacune des voix est claire, unique. Chaque voix porte tout un monde.

En plus du corps, immensément présent dans ces deux livres – le corps qui est vecteur de plaisirs & de douleurs, le corps qui révèle des choses qui ne s’incarnent jamais ailleurs – on sait, en commençant Les sangs & White is for Witching, que les histoires qu’on y raconte ne peuvent pas bien finir. Les deux romans portent une absence de morale, de règles définies. De repères moraux, disons. Ils explorent des questions qui vont au delà de l’issue de l’intrigue — & ça, bien sûr, ça veut dire que les personnages ne peuvent pas vraiment espérer vivre vieux & heureux.

En bref : j’ai réussi à a) terminer ces deux romans, & b) ne pas tomber dans les pommes chemin faisant. (Ce sera pour une prochaine fois.) Je n’ai pas été tout à fait convaincue par White is for Witching (…surtout parce que je n’ai pas toujours compris ce qui s’y passait. En même temps, c’est le genre de livre où on n’est pas toujours supposés comprendre ce qui se passe. Peut-être? Je pense?), mais je crois qu’il faut lire Les sangs. Juste pas dans les transports en commun.

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Chanson française (Sophie Létourneau)

létourneauComme tous les très bons livres, celui-ci m’a donné l’impression d’être écrit juste pour moi.

Je l’ai aimé dès son premier paragraphe, qui décompose en petites images complètes, parfaites, un mouvement que j’ai passé tout l’été dernier à répéter :

Sur la rue Rachel, tu fonçais, tête penchée derrière ta frange coupée court. À vélo, tu voulais aller vite. C’était oublier tes pneus dégonflés par l’hiver. Au feu rouge, tu as posé les pieds sur l’asphalte et tu as replacé ton capuchon sur ta tête. Dans l’attente, tu as plongé la main dans le cageot de lait fixé derrière ton siège comme pour t’assurer que tout était en place. Tu n’avais pourtant rien laissé, ni sac à dos ni sac d’épicerie. Tu as tâté le vide comme on cherche un objet perdu pour trouver son absence. Vert, tu t’es donné l’élan d’un coup de pédales et tu es repartie, ta force contre le vent. (p. 11)

(J’ai changé de vélo depuis & n’ai plus de cageot de lait au-dessus de la roue arrière, mais ça me donne presque le goût d’en remettre un.)

Béatrice habite Montréal mais voudrait être à Paris ; Christophe est Français, ingénieur à Montréal, mais la mère patrie, très peu pour lui. C’est inéluctable, ils vont s’aimer mais un peu mal, mais un peu tout croche, en refusant de voir les malentendus dans lesquels ils passeront tout un été à s’emberlificoter. Létourneau évoque magnifiquement cette atmosphère si particulière qui enrobe les amours précaires : la fragilité des moments, le poids des mots, l’impact lent, tortueux des méprises. Mais aussi la légèreté des jours, la fébrilité de certaines attentes pleines de possibilités & de choses à venir, la beauté téméraire de projets à demi ébauchés, encore brouillons, à peine évoqués à voix haute.

Sur fond de saisons montréalaises, puis parisiennes, le récit suit Béatrice qui vieillit mais pas trop, qui apprend mais juste un peu, & qui se jette dans les rêves qu’elle avait pour elle-même. C’est une des raisons pourquoi j’ai tellement aimé le passage à Paris, alors qu’elle se glisse dans la vie qu’elle voulait depuis le début du roman – des fins d’après-midi en équilibre sur le toit de son immeuble, des garçons aux terrasses des cafés, de petites géographies intimes à construire dans une ville plus vaste que prévue. Mais surtout l’impression que d’être ailleurs c’est un peu d’être arrivée, enfin – pas nécessairement quelque part, mais juste d’être arrivée.

(& Béatrice, quel prénom magnifique pour une héroïne comme celle-là, une héroïne qui donne envie de mettre des robes d’un bleu aussi riche que celui de la couverture, de boire le soleil de début d’été & de rêver doucement, mais non sans une certaine petite angoisse tenace, d’amour.)

Le rythme, pour moi, s’est un peu gâché vers la fin, quand les événements se précipitent & que les personnages se perdent dans les grandes décisions qu’ils doivent prendre. Mais il reste que – & ce n’est sûrement pas de très bon ton de se mettre à parler de soi au beau milieu d’un billet sur le livre de quelqu’un d’autre – ce roman s’est glissé sous mes côtes & est venu me tordre le cœur lentement, avec la plus grande délicatesse du monde. Il a fait resurgir, refluer des souvenirs, des moments de doigts traçant des formes maladroites dans une vitre embuée. Des moments d’une tendresse si aigue, si parfaite, qu’on se retient bien souvent à deux mains pour ne pas y penser, pour ne pas se rappeler qu’ils ont passé & qu’ils ne reviendront plus.

Donc c’est ça, Chanson française : une nostalgie qui a quelque chose de duveteux, des moments d’une lumière toujours un peu triste. Une histoire terriblement grande (mais aussi terriblement petite). & des mots qui pétillent comme du champagne en bouche : d’un charme suranné, acidulé & sucré à la fois.

L’équation du temps (Pierre-Luc Landry)

landryL’équation du temps, chose que je ne savais pas avant de lire ce roman, est une vraie de vraie équation qui permet de combler l’écart qui se creuse entre l’heure affichée sur tous les cadrans du monde & l’heure « réelle », l’heure solaire vraie. « Il n’y a que quatre fois dans l’année où les horloges indiquent exactement l’heure solaire vraie » (p. 18), apprend-on en même temps qu’Ariane, l’une des trois protagonistes du livre, dans un prologue joliment intitulé Décalage horaire. & parce que j’aime tellement apprendre ce genre de choses, & parce que j’ai tellement aimé le mélange de tristesse émoussée & de quotidienneté engourdie qui berce la voix d’Ariane – à cause de ça, je savais, juste à la lecture du prologue, que j’aimerais beaucoup le roman de Pierre-Luc Landry. Qu’il y aurait quelque chose là-dedans, quelque chose d’un peu décalé, d’un peu étrange, mais comme traversé d’une délicatesse particulière, qui me parlerait.

(& je ne me suis pas trompée.)

Ça ne surprendra personne si je dis que ce livre triture le temps, en interroge le sens & les formes, le remonte ou en accélère le passage ; mais il n’y a pas que ça. Les trois personnages principaux, Émile, Francis & Ariane, se rejoignent dans certains bouts d’histoires – des intrigues que je ne toucherai pas beaucoup, par peur d’en dire trop. Mais ils partagent tous cette manière, surtout dans la première partie du roman, d’être profondément déboussolés par la réalité. Ils interrogent beaucoup leur rapport au réel, réfléchissent, prennent de longues marches, observent sans toujours réussir à comprendre, ou même à sentir, les connexions qui devraient exister entre eux & les choses qui les entourent. Émile se jette à la mer à peu près huit fois (…j’exagère) dans les quarante premières pages, sans vraiment savoir pourquoi ; Francis marche dans une Montréal enneigée ; Ariane écrit des lettres qui restent sans réponse. & l’auteur cerne de façon très juste ce mal-être qui ne s’explique pas toujours nettement, la tristesse qui n’entre pas dans les petites boîtes prévues à cet effet : spleen, dépression, aliénation. Ce passage, par exemple, narré par Francis :

Quand je prends une grande respiration, il y a une étrange douleur qui se réveille dans mon ventre, sous le sternum. Comme si quelqu’un derrière moi tirait sur un crochet de fer enfoncé dans ma poitrine. Comme si j’avais trop nagé et que j’avais les poumons pleins de chlore. (p. 60)

Ou Ariane, un peu plus loin, dans une lettre à sa mère : « Chaque matin je me réveille. Et ça ne me suffit plus. » (p. 88)

Puis les choses se mettent à déraper doucement. Le réel, en fait, se fracture ; des invraisemblances s’y glissent, des incohérences. De grands trous dans les histoires que les personnages croient occuper. Juste un exemple : un jour, Francis arrive à son appartement pour se rendre compte que son chat n’y est plus. Qu’il l’a perdu. Lorsqu’il entreprend des démarches pour tenter d’élucider sa disparition, son rapport à la réalité s’en trouve complexifié : « Je ne savais même pas que tu en avais un », lui dit sa voisine – même si ça fait trois ans qu’ils habitent un à côté de l’autre. You NEVER had a cat, renchérit un petit mot glissé dans sa boîte aux lettres.

Ce chat existe-t-il vraiment? Francis est-il fou? Est-ce que c’est vraiment important? Ce sont le genre de questions que l’auteur sème tout doucement, sans trop en avoir l’air. On n’est pas dans un délire épique & une surenchère d’événements, mais bien dans une espèce d’atmosphère qui s’embrouille, devient progressivement plus inquiétante, & progressivement plus difficile à décortiquer. Une ambiance qui m’a un peu rappelé Murakami, & surtout les choses que j’aime de Murakami : le demi-mot, le mystère &, accessoirement, les chats qui apparaissent puis disparaissent.

D’ailleurs, Hubert [le chat] est revenu, ça tombe bien, mais voilà une autre histoire qu’il ne comprendra probablement jamais, sa réapparition est invraisemblable et Francis aimerait bien qu’un narrateur surgisse pour faire un peu de ménage dans cette suite d’événements & lui expliquer ce qui se passe au juste avec sa vie qui s’en va à la dérive. (p. 162)

& qu’est-ce que j’ai aimé d’autre? L’auteur qui décrit toujours soigneusement ce que mangent ces personnages – pas en détail, mais soigneusement. La structure éclatée du livre, avec toutes ses parties aux sous-titres parfaits, doucement évocateurs ; la cohérence & l’unité de ton que l’auteur réussit à maintenir, aussi. & une certaine ambition, qui est rafraîchissante : on sent, à travers le récit des histoires tronquées d’Ariane & d’Émile & de Francis, l’envie de dépasser le quotidien & de parler de toutes les choses qui le transcendent. C’est juste un peu maladroit, parfois, peut-être un peu trop appuyé, mais ça reste très vrai :

Nous vivons dans un état d’urgence que rien ne vient expliquer, pas même la physique, parce que le temps, finalement, on a beau vouloir l’appréhender de toutes les façons possibles, il ne se laissera jamais saisir. (p. 224)

& sans vouloir faire de mauvais jeu de mots, je crois qu’il faut laisser le temps à ce livre de s’installer dans sa tête. D’y trouver sa place. Ce n’est pas un roman à avaler d’un trait ; ou peut-être que ce le serait, pour certaines personnes, mais ça ne l’a pas été pour moi. Je l’ai lu avec l’impression qu’il y avait quelque chose derrière toutes les phrases, simples mais élégantes, qui en constituent le fil. Ce n’est pas une énigme, pas exactement ; ce n’est pas, pour faire écho au titre, une équation à résoudre ; ce sont différentes facettes d’une même histoire, très vaste, qu’on explore & qu’on classe lentement. C’est un roman tout plein de petits vertiges & de réalisations fugaces, sur lesquels il serait dommage de ne pas savoir s’attarder.

(& en plus, cibole que cette couverture est belle.)

(k) : la patente au grand complet (Sophie Bienvenu)

k1(Note de la rédaction : la patente au grand complet, c’est pas le vrai de vrai titre. Mais j’avais pas tellement envie de recopier le titre des treize épisodes qui composent cette série jouissive au possible.)

Dans les dernières semaines, chaque fois que je suis allée à la Grande Bibliothèque, je me suis arrangée pour voler un petit vingt minutes à ma journée & lire un des épisodes (ou epizzod, si on veut rester avec l’orthographe douteuse mais si cool de La courte échelle) de (k), en me sentant chaque fois un peu plus mal de ne pas laisser au public cible (i.e. : les adolescent(e)s) la chance de dévorer ces livres. (Mais je les remettais toujours soigneusement à leur place dans l’étagère une fois terminée, promis.)

Ce petit k entre parenthèses, je l’aurai appris grâce à Sophie Bienvenu, c’est l’émoticône qui évoque un bec sur MSN. & (k) la série, je l’aurai aussi appris grâce à Sophie Bienvenu, c’est une histoire qui a ensoleillé plusieurs de mes fins d’après-midi maussades.

k2Les treize épisodes sont narrés par Anita, une adolescente montréalaise qui travaille dans un dépanneur, a une affection certaine pour le mélodrame, a déjà un chum mais en voudrait plutôt un autre, & sait définitivement, comme beaucoup de personnes, prendre de très mauvaises décisions avec les meilleures intentions du monde (ou presque). (k) nous permet de suivre ses aventures, mais surtout son évolution, sur une période d’un peu plus de six mois.

Ce serait difficile de raconter l’intrigue sans révéler toutes sortes de choses croustillantes, mais! Il faut me croire quand je dis que c’est drôle, & frais, & tendre, & vrai. Anita est une fille intelligente, vive, dont les pensées virevoltent dans toutes les directions ; son histoire est donc toute pleine de rêves éveillés & de digressions loufoques, de grandes questions & de petites fins du monde. Sophie Bienvenu capture très bien cette période de la vie, son foisonnement, ses douleurs & ses joies immenses. Les personnages qu’elle met en scène ne sont pas toujours immédiatement attachants (& même Anita tombe un peu sur les nerfs par bouts), mais ils sont tous complexes, parfois contradictoires, mêlés & mêlants. & en plus, les personnages secondaires (la famille d’Anita! Medhi, son collègue du dépanneur!) sont tous incroyablement délicieux.

k3& quoi d’autre? La sexualité y est évoquée avec naturel mais aplomb ; l’amitié s’y décline en toutes sortes de teintes ; l’amour y est grand, parfois trop, & parsemé d’embûches. Anita, à travers les choix qu’elle fait & les gens qu’elle rencontre, découvre des mondes éloignés du sien, apprend lentement (…très lentement, dans certains cas) à apprécier ce qu’elle a & à faire la part des choses. & la fin, pas du tout mielleuse, un peu triste, parle somme toute beaucoup plus de la connaissance de soi que du grand amour.

(Je pourrais dire c’est un roman que j’aurais aimé lire à 15 ans, mais bon – j’ai 27 ans & j’y ai pris un très grand plaisir, alors, bon. On fera pas semblant que la maturité (?) m’a empêchée de me délecter de chacun de ces treize petits bouts de livre.)

Donc une lecture comme un grand verre de limonade : rafraîchissante, avec un rien d’acidulé.

En rafale! (version jeunes filles en fleur, mettons)

hibiscusPurple Hibiscus (Chimamanda Ngozi Adichie)

De Chimamanda Ngozi Adichie, j’ai lu (& beaucoup aimé) le roman Half of a Yellow Sun & That Thing Around Your Neck, un recueil de nouvelles. Avant de lire son dernier livre, paru très très récemment, je me suis dit que je ferais bien de me déniaiser & de faire ce que je me dis que je devrais faire depuis au moins deux ans & demi, c’est-à-dire : lire son tout premier roman.

Purple Hibiscus a pour narratrice Kambili, quinze ans, dont la vie est quasi entièrement écrasée par la présence de son père, espèce de patriarche supra-religieux qui domine & dirige les activités de la maisonnée. Mais dans un Nigéria durement secoué par les suites d’un coup d’État militaire, Kambili & son frère réussiront, paradoxalement, à grappiller quelques miettes de liberté qui repousseront peu à peu les frontières de leur monde – jusqu’à ce que, bien sûr, tout éclate.

Il y a dans ce roman déjà toutes les choses qui font des livres suivants d’Adichie ce qu’ils sont : une plume riche & imagée, tout un tapis luxuriant d’odeurs & de textures que l’auteure réussit à dérouler sous les pieds du lecteur ; la volonté de parler, mais avec délicatesse, mais avec subtilité, de choses aussi importantes que la famille, la religion, le colonialisme ; le talent nécessaire pour broder, à partir d’une histoire toute personnelle, centrée comme elle l’est sur Kambili & son univers étroit, le portrait nuancé d’un pays & des gens qui y vivent. Malgré quelques maladresses, dont un rythme pas toujours assez resserré & une fin que j’ai trouvée juste un peu bâclée, Purple Hibiscus reste d’un charme douloureux.

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Jane, le renard & moi (Isabelle Arsenault & Fanny Britt)

Preuve qu’il ne faut jamais jamais jamais se laisser convaincre que tous les livres qui reçoivent une forte couverture médiatique ne le méritent sûrement pas tout à fait, Jane, le renard & moi est beau à en pleurer. (Ce que j’ai fait. Pas à chaudes larmes, mais quand même.)

Le livre relate quelques mois dans la vie d’Hélène, petite fille très seule qui aime les robes à crinoline & qui lit fiévreusement Jane Eyre dans l’autobus. Hélène doit composer, à l’école, avec plusieurs ex-amies qui s’amusent à parsemer les murs de graffiti qui sont autant de petites phrases assassines ; elle traîne aussi, tout au fond d’elle-même, une vision déformée de ce qu’elle est & de ce dont elle est capable. Le thème n’est pas nouveau, peut-être, mais la façon dont il est traité rend l’histoire incroyablement poignante. Les dessins d’Isabelle Arsenault, qui alternent entre le gris du quotidien d’Hélène & toute la couleur que la petite fille trouve dans le roman de Charlotte Brontë, sont d’une délicatesse exquise, parfaite, tandis que les mots de Fanny Britt, leur rythme, les sonorités qu’ils prennent sur la page, crèvent doucement le cœur.

À faire lire à toutes les petites & grandes filles du monde. (& aux garçons aussi, bien sûr.)

Maison de vieux (Collectif dirigé par Raymond Bock et Alexie Morin)

maison

Ce n’est pas que tu ne m’entendes pas. C’est plutôt que les mots se perdent à l’intérieur de toi. (p. 41 ; Chambre 2, Marie-Andrée Arsenault)

Qu’est-ce qu’il reste de notre vie quand on vieillit – avec grâce ou non, avec l’aide de Denise Bombardier ou non – dans une chambre numérotée? & combien ces petits lieux clos, ces microcosmes au climat particulier, contiennent de récits que personne ne s’est encore jamais donné la peine de raconter?

Recueil de nouvelles piloté par Raymond Bock & Alexie Morin, Maison de vieux réunit treize auteurs qui, en autant de textes (généralement) courts & (souvent) bien ficelés, répondent à ces questions via la fiction. La plupart des histoires portent un numéro, celui d’une chambre ; d’autres s’intitulent plutôt Loge, Salle 102, Suite 24. Tous ces titres nous ramènent à un seul lieu, celui du titre, & aux quelques dernières années, plus ou moins longues, qui séparent la vie de la mort.

& dans toutes ces nouvelles, qu’est-ce qu’on retrouve? Cette idée du passage du temps, inéluctable, & des fragilités qu’il révèle. Ce sentiment d’impuissance qui grandit au creux de la poitrine ; cette nostalgie pour certaines choses & certains gens & certains bouts de vie, à laquelle on s’accroche même (& surtout) quand elle est douloureuse. Mais aussi, dans certaines histoires, un humour tordu, qui déborde joyeusement dans l’absurde, ou le vulgaire, ou le vaudevillesque – ou dans un mélange étourdissant d’un peu tout ça. &, une fois de temps en temps, quelques miettes d’une espèce de sagesse ordinaire qui ébranlent tout doucement.

En général, l’impression de s’introduire silencieusement par la fente d’une porte mal refermée, puis de tomber sur tout plein de moments graves, ou loufoques, ou tristes, ou confus, auxquels personne ne nous a vraiment donné le droit d’assister.

S’il n’y a pas toujours de fil conducteur, ni même vraiment d’unité de ton entre les nouvelles, la lecture n’en est pas moins riche, même si (il faut s’y attendre) passablement déprimante. Mais c’est difficile d’y échapper, j’ai noté mes préférés (parce que si j’étais enseignante au primaire, je serais comme ça, la prof jamais capable de dissimuler ses chouchous) : les histoires de Marie-Andrée Arsenault (Chambre 2), de Fannie Loiselle (Chambre 22), d’Alexie Morin (Salle 102) & de William S. Messier (Chambre 327), qui m’ont toutes laissé, pour des raisons différentes, un grand quelque chose dans la poitrine.

& un dernier extrait, pour la route :

Sa peau était comme une grande feuille de riz. Les taches semblaient avoir disparu, les veines bleues affleuraient. J’ai eu la certitude que si je m’approchais, je pourrais regarder le sang, les muscles, les nerfs, les os, la moelle. Je verrais les organes palpiter, faiblement. Sous ses paupières fermées, il y avait une sorte de lueur rougeoyante. J’ai pensé qu’avant de mourir, on devenait translucide. Pour se garder bien comme il faut. Pour s’observer en train de vivre. (p. 84 ; Chambre 22, Fannie Loiselle)

(En plus, & je l’ai seulement appris après avoir acheté le livre, les auteurs de Maison de vieux remettent les redevances touchées à la Fédération Québécoise des Sociétés Alzheimer.)

Barbelés (Pierre Ouellet)

barbelés

Dans son recueil Trois fois passera, Jacques Brault écrit : « Écrire, aimer, il n’est jamais trop tard pour s’y mettre. Il n’est jamais insignifiant ou désastreux d’échouer. » Pour l’écrivassier que je suis, cette résilience dans les mots du poète est encourageante. Elle m’habite. Toutes ces saisons qui passent dans l’attente d’un meilleur printemps, il faut bien que je les occupe. J’écris pour me creuser le cœur jusqu’au ver qui l’a pourri. (p. 192)

Ce tout petit paragraphe est un peu à l’image du livre d’où il est tiré : une citation, le plaisir d’écrire, une attente qui ne finit pas, cette dernière phrase comme un coup de poing dans le ventre. Par la tristesse lancinante qu’elle porte, & par les choses qu’elle laisse deviner.

Pierre Ouellet a passé beaucoup de temps en prison ; c’est de là qu’il écrit les textes qui composent ce livre. Des textes qui, sans tout à fait se suivre, sans vraiment construire un récit clair, linéaire, n’en passent pas moins leur temps à se parler les uns aux autres. Les thèmes abordés, l’enfance & la vie en pénitencier & le quartier Saint-Sauveur & l’amour & la littérature & les femmes & les évasions & les paradoxes temporels & un millier d’autres choses, tous ces thèmes, mis bout à bout, nous permettent de nous bricoler une image partielle de cette personne qui se raconte. Parce que la vie de l’auteur s’y dessine, oui, mais le regard qu’on pose sur son histoire fragmentée demeure toujours un peu oblique. & c’est une des choses que j’ai trouvées le plus intéressante, dans ce livre : comment on peut partager les pensées de quelqu’un pendant quelque chose comme trois cent trente pages, mais se décoller de la dernière en ayant l’impression que l’auteur est une personne qu’on ne réussira jamais à voir de face. À saisir complètement.

(& j’imagine que c’est une réflexion qui parle beaucoup plus de moi que de Barbelés, mais bon.)

Pour en revenir à des considérations un petit peu moins abstraites – Pierre Ouellet est en prison & il écrit. Parce qu’il aime les mots, parce que ça a le mérite d’occuper ses journées. Mais aussi parce qu’écrire, dit-il, « c’est prendre le risque de voir ce à quoi je ressemble. » (p. 24) Alors il balance, pêlemêle, des parties de lui dans des textes qu’il parsème de citations, comme autant de bouées de sauvetage. Ou de tout petits phares, qui éclairent les belles choses qu’il lui reste : les souvenirs, la poésie, l’amitié. Il évoque souvent, de façon parfois très crue, parfois très fleur bleue (& parfois les deux en même temps), les femmes qu’il a aimées. On sent chacune des choses auxquelles l’auteur s’accroche, & c’en est presque douloureux.

Barbelés n’est pas exempt de maladresses, & aussi de certaines redondances ; ce n’est définitivement pas un livre parfait. (Qui voudrait d’un livre parfait, de toute façon?) Mais je l’ai lu lentement, à petites doses, parce qu’il y a des choses là-dedans qui n’arrêtaient pas de me chambouler. Je ne connais pas le milieu carcéral, ou pas assez pour en parler intelligemment, mais l’idée d’une vie presque entièrement passée à tourner en rond, à ressasser les mêmes souvenirs, à se dire que si certaines avaient tourné autrement – je sais pas. Ça me bouleverse.

Comme ce passage-ci :

 […] j’étais un enfant normal, un enfant qui rêvait de bâtir une cabane dans un arbre comme bien des enfants en ont rêvé. Je crois que le moule était bon. Pourquoi s’est-il brisé? (p. 87)

Puis celui-là, plus loin :

Vivre de la même manière que les autres, c’est là où se trouve la vraie vie, sa splendeur et sa platitude. C’est là que j’aimerais vivre. Il me semble que j’y serais heureux avec ce devoir obsédant de boucler les fins de mois qui vous accapare l’esprit. J’aimerais ça vivre ça, moi. Le vivre tout de suite. (p. 233)

 Je sais que les gens qui finissent dans des pénitenciers à sécurité maximale y sont habituellement parce qu’à un moment donné, ils ont choisi, en connaissance de cause, de commettre un crime grave. Mais c’est tout de même difficile de lire ces choses-là sans être assailli par une grisaille particulièrement tenace.

Quand je passerai devant la Commission de libérations conditionnelles pour demander à être placé dans une maison de transition, soit en 2011, j’aurai fait près de quarante ans derrière les barreaux. Presque une vie entière, du moins le temps d’une vie d’adulte. Est-ce qu’un homme peut sortir de prison après toutes ces années sans être siphonné jusqu’à l’os? » (p. 291)

Malheureusement, & on l’apprend en lisant le quatrième de couverture, Pierre Ouellet est aujourd’hui à nouveau en prison, ayant récidivé après dix mois en liberté conditionnelle.

Un grand merci aux Éditions Sémaphore pour l’envoi.