religion

En rafale! (version jeunes filles en fleur, mettons)

hibiscusPurple Hibiscus (Chimamanda Ngozi Adichie)

De Chimamanda Ngozi Adichie, j’ai lu (& beaucoup aimé) le roman Half of a Yellow Sun & That Thing Around Your Neck, un recueil de nouvelles. Avant de lire son dernier livre, paru très très récemment, je me suis dit que je ferais bien de me déniaiser & de faire ce que je me dis que je devrais faire depuis au moins deux ans & demi, c’est-à-dire : lire son tout premier roman.

Purple Hibiscus a pour narratrice Kambili, quinze ans, dont la vie est quasi entièrement écrasée par la présence de son père, espèce de patriarche supra-religieux qui domine & dirige les activités de la maisonnée. Mais dans un Nigéria durement secoué par les suites d’un coup d’État militaire, Kambili & son frère réussiront, paradoxalement, à grappiller quelques miettes de liberté qui repousseront peu à peu les frontières de leur monde – jusqu’à ce que, bien sûr, tout éclate.

Il y a dans ce roman déjà toutes les choses qui font des livres suivants d’Adichie ce qu’ils sont : une plume riche & imagée, tout un tapis luxuriant d’odeurs & de textures que l’auteure réussit à dérouler sous les pieds du lecteur ; la volonté de parler, mais avec délicatesse, mais avec subtilité, de choses aussi importantes que la famille, la religion, le colonialisme ; le talent nécessaire pour broder, à partir d’une histoire toute personnelle, centrée comme elle l’est sur Kambili & son univers étroit, le portrait nuancé d’un pays & des gens qui y vivent. Malgré quelques maladresses, dont un rythme pas toujours assez resserré & une fin que j’ai trouvée juste un peu bâclée, Purple Hibiscus reste d’un charme douloureux.

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Jane, le renard & moi (Isabelle Arsenault & Fanny Britt)

Preuve qu’il ne faut jamais jamais jamais se laisser convaincre que tous les livres qui reçoivent une forte couverture médiatique ne le méritent sûrement pas tout à fait, Jane, le renard & moi est beau à en pleurer. (Ce que j’ai fait. Pas à chaudes larmes, mais quand même.)

Le livre relate quelques mois dans la vie d’Hélène, petite fille très seule qui aime les robes à crinoline & qui lit fiévreusement Jane Eyre dans l’autobus. Hélène doit composer, à l’école, avec plusieurs ex-amies qui s’amusent à parsemer les murs de graffiti qui sont autant de petites phrases assassines ; elle traîne aussi, tout au fond d’elle-même, une vision déformée de ce qu’elle est & de ce dont elle est capable. Le thème n’est pas nouveau, peut-être, mais la façon dont il est traité rend l’histoire incroyablement poignante. Les dessins d’Isabelle Arsenault, qui alternent entre le gris du quotidien d’Hélène & toute la couleur que la petite fille trouve dans le roman de Charlotte Brontë, sont d’une délicatesse exquise, parfaite, tandis que les mots de Fanny Britt, leur rythme, les sonorités qu’ils prennent sur la page, crèvent doucement le cœur.

À faire lire à toutes les petites & grandes filles du monde. (& aux garçons aussi, bien sûr.)

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Middlemarch (George Eliot)

Comment parler d’un livre aussi dense & touffu, une brique éléphantesque (…mon édition fait quand même plus de neuf cents pages) qui embrasse toute une époque, une région, un société, où s’entremêlent des vies & où foisonnent une multitude d’idées?

C’est très difficile.

Ce l’est encore plus, je crois, parce que j’ai lu ce roman très rapidement. Je l’ai englouti en une semaine, vers la fin de mon voyage en Ukraine ; il m’a tenu compagnie dans les très longs trajets en train, dans les files d’attentes à l’aéroport, durant les seize heures passées à espérer un avion qui n’arrivait pas à Amsterdam. Alors j’ai développé une affection particulière pour ce gros roman, une affection qui tient autant des mérites du livre que des circonstances dans lesquelles je l’ai lu : ça me faisait un bien énorme, chaque fois que j’avais à attendre, dans un endroit inconfortable & impersonnel, quelque chose qui n’arrivait pas, de sortir cette brique de mon sac, de l’ouvrir en l’appuyant contre mes genoux (parce que ça pèse quand même une demi-tonne, on s’entend), & de savoir que ce que j’y trouverais me captiverait tout à fait, jusqu’à me faire oublier toutes les choses que j’avais envie d’oublier.

Anyway. Le pouvoir de la littérature!, etcétéra.

Pour en revenir au livre : nous sommes dans les alentours de 1830, & Middlemarch est une petite ville de la campagne anglaise. Nous sommes loin de Londres, dans un milieu où tout le monde connaît tout le monde, ou à peu près, ou au moins de loin ; nous ne sommes pas loin des répercussions de la Révolution industrielle, cependant, & des bouleversements qu’elle entraîne dans l’échafaudage complexe & délicat qu’est devenu à l’époque le système de classes sociales anglais. Le sous-titre du roman, A Study of Provincial Life, annonce bien ce que l’auteure entend livrer : le portrait d’un microcosme, d’une petite société qui vit dans une quasi-autonomie que de plus en plus d’événements viennent secouer.

& à cause de ce désir qu’a George Eliot de tout embrasser, de tout décrire ce qui vaut la peine d’être décrit dans ce petit monde, le lecteur a droit à tout : des histoires d’amours imaginaires, de fiançailles trop rapides, des mariages décevants ; de longs passages sur l’état de la médecine en province dans l’Angleterre de 1829 ; les dangers d’un héritage qu’on attendrait trop ; l’impossibilité de dissimuler éternellement ses vilaines erreurs de jeunesse aux voisins trop curieux ; l’impact de réformes politiques qui se trament à Londres ; le rôle de l’art, de la beauté & de la foi dans la vie de tous les jours ; les mauvais cottages dans lesquels vivent les fermiers de la région ; comment accumuler une quantité mirobolante & effrayante de dettes en trois étapes simples (étape un : épouser une femme sans cervelle) ; la montée inéluctable des classes marchandes ; d’obscures poursuites intellectuelles qui ne mènent nulle part ; le bonheur si difficile à atteindre, & les déceptions qui vous guettent à tous les coins de rue, & tous les sentiers précaires qu’il y aurait à tracer entre les deux.

Si ça semble trop, c’est que ce l’est. Parfois. & d’autres fois, c’est parfait.

Il n’y a pas vraiment de personnage principal dans Middlemarch, puisqu’on suit plusieurs gens dont les destins s’entrecroisent, mais il y a en a quand même quelques-uns qui sont plus importants que les autres. Il y a Dorothea, jeune femme passionnée, excessivement croyante, qui se mariera avec un vieux croûton en pensant ainsi épouser quelque chose comme une vocation, le vieux croûton en question étant un homme d’Église & un intellectuel qui aurait bien besoin d’une secrétaire pour l’aider dans ses importants travaux. Il y a Will Ladislaw, deuxième cousin dudit croûton, à demi artiste & issu d’un mauvais milieu & impliqué en politique & pourvu de jolies boucles blondes que l’auteure rivalisera d’ingéniosité pour décrire amoureusement. Il y a Mr Lydgate, jeune médecin plein d’idées & de bonnes intentions, avant-gardiste & sûrement un peu trop snob, dont les ambitions se heurteront aux petites querelles politiques de la ville & aux souffrances particulières qu’entraînent un mariage décevant. Il y a Mary Garth, la fille pas très jolie mais au sarcasme plein de bon sens, dont deux hommes tomberont amoureux ; il y a son père Caleb, aussi, qui est trop honnête pour arriver à être prospère.

& à côté d’eux – des curés, des médecins, des banquiers, un maire & sa joyeuse famille, la noblesse régionale, des propriétaires de manufactures. & puis leurs femmes, & puis leurs enfants, & puis leurs veaux vaches cochons etcétéra. Ça foisonne tellement que ça en donne le tournis.

La grande réussite de ce livre, c’est de lier tout ce beau monde de façon organique, sans jamais forcer la note. C’est de les faire vivre, tous, & si bien qu’on ne peut pas s’empêcher de s’intéresser au moindre de leurs dilemmes. Une fois le roman refermé, j’ai vraiment eu l’impression d’avoir eu un crash course sur la vie quotidienne de l’Anglais moyen de la première moitié du XIXe — & d’avoir aimé apprendre tout ce que j’avais appris.

…mais avec quelques bémols. Il y a des longueurs ; il y en a même beaucoup, dans certaines sections. Des apartés sur la médecine, la politique régionale, les détails de la vie religieuse de chacun. Même les réflexions & les états d’âme des personnages m’ont parfois semblé étirés inutilement, un peu répétitifs, des phrases qui tournent en rond. & ponctués de dialogues horriblement ampoulés – mais ça c’est peut-être l’époque qui voulait ça, je pourrais pas dire.

Ça reste quand même un roman incroyable, à sa façon. Exigeant, essoufflant, mais incroyable. (& parfois incroyablement déprimant, faut le dire.) On a droit à des personnages complexes, qui irritent & réjouissent & attendrissent, qui évoluent, qui vivent fort ou pas assez, qui font des erreurs & ne savent pas toujours comment s’en sortir. On devine le poids des conventions, les contradictions du système, la place difficile & difficilement navigable des femmes ; on sent le bouillonnement de l’époque, les changements qui s’insinuent là où on ne veut pas d’eux. On comprend les drames personnels, le quotidien de chacun, mais aussi le contexte plus large dans lequel tout ça s’insère ; combien de livres réussissent ça? Alors on pardonne à Middlemarch certains de ses défauts, & on apprend à vivre avec les autres.

& on le garde bien au chaud dans sa bibliothèque. Pour une relecture, un jour. Peut-être.