roman

Malaises & faiblesses (ou : je suis petite nature)

sangs witchingIl y a peu de choses dans la vie qui me donnent autant de mal que la mutilation corporelle & toutes ses variantes : les membres qu’on tord, la peau qu’on déchire, les organes qu’on sabote, le corps qu’on affame. Ça fait monter en moi un malaise physique très fort, une espèce de nausée étourdissante & entièrement débilitante. J’aime les films d’horreur où il y a des fantômes & des moments de panique surprise, mais pas ceux où les personnages se font lentement déchiquetés par un psychopathe sanguinaire. Je n’ai pas d’estomac pour la douleur physique.

Ça ne m’a pas empêchée, dans le dernier mois, de lire (& de terminer!) deux romans qui versent justement là-dedans, dans les soifs tordues qui naissent en nous & les douleurs imposées au corps pour les satisfaire. J’ai lu Les sangs, d’Audrée Wilhelmy ; j’ai laissé passer un peu de temps, puis j’ai commencé White is for Witching, d’Helen Oyeyemi. & c’est en lisant ce livre-là que je me suis aperçue que les deux romans se rejoignent sur certains points. Que leurs thèmes, semblables sans être pareils, participent à la même conversation.

Ça m’a frappé dans l’autobus, alors que je lisais un passage particulièrement difficile de White is for Witching. Un passage difficile pour moi : un paragraphe sur les ulcères qui ont poussé dans le corps d’une des protagonistes, Miranda, parce qu’elle a trop mangé de plastique & pas assez d’autres choses. (Juste l’écrire, je me sens mal.) J’ai dû refermer le livre. J’ai aussi dû déboutonner mon manteau, relâcher mon foulard & enfouir mon menton juste là où se rencontrent les clavicules, pour protéger ma gorge.

Ça m’a frappé parce qu’il m’est arrivé exactement la même chose en lisant Les sangs. Dans l’autobus, en tombant sur le passage où (pour ceux qui l’auraient lu) Féléor croque dans les ampoules qu’Abigaëlle, la ballerine, a aux pieds. J’ai pensé que j’allais avoir une faiblesse, comme dirait ma mère. (Je devrais vraiment pas lire ce genre de roman dans les transports en commun. Mais comment savoir que c’est ce genre de roman avant de le lire?)

Pour résumer : Les sangs, c’est Barbe-Bleue revisité, une histoire où s’entremêlent les voix de sept femmes & de leur mari à toutes, Féléor Rü. À tour de rôle, elles écrivent. Elles parlent des envies sinueuses, tortueuses, qui les ont menées vers Féléor – & de Féléor jusqu’à leur mort. Leurs récits se superposent habilement ; se répondent, parfois. Ils parlent d’univers clos, ceux qui se tissent entre deux amants, où la frontière entre le désir & la violence est pulvérisée. Ils se refusent à identifier des victimes. Ils retournent le conte contre lui-même & le chamboulent.

Dans White is for Witching, on a aussi droit à quelque chose qui tire sur le conte : une maison hantée. Elle est habitée par une famille, deux jumeaux et leur père. Miranda, la jumelle, souffre du pica : elle ne peut pas s’empêcher de manger des aliments qui ne sont pas comestibles. De la craie, du plastique. De la terre, quelques fois. Ce trouble alimentaire est étroitement lié à la maison & aux personnes qui la hantent. & plus le récit avance, plus la maison pèse lourd sur le corps de Miranda.

Alors que Les sangs se déploie en dehors du monde que l’on connaît, dans une époque qu’on identifie mal, le roman d’Oyeyemi est résolument contemporain. Miranda & son frère vont à l’école, puis à l’université ; lui fume de copieuses quantités de pot, elle tombe amoureuse d’une fille. Les forces surnaturelles qui secouent le récit se creusent une place dans un monde, celui de l’Angleterre d’aujourd’hui, qui est aux prises avec des vagues incontrôlables d’immigration & de grands relents de racisme. C’est un des aspects du roman que j’ai beaucoup aimé : cette façon de traîner le bizarre & l’inquiétant dans des contextes qu’on connaît, que l’on devrait reconnaître, mais qui sont rendus graduellement méconnaissables. Que l’intrigue brouille, peu à peu.

Des Sangs, j’ai surtout aimé la plume de l’auteure, précise & belle & impitoyable, & les jeux qu’elle tricote autour de la notion du témoignage. Pour qui écrivent les femmes? Avec quel objectif? & comment leurs histoires sont-elles assemblées? Comment se sont-elles rendues jusqu’à nous? (Peut-être que j’ai trop passé de temps à analyser des entretiens semi-dirigés pour mon mémoire de maîtrise, mais ce sont des choses auxquelles j’ai beaucoup aimé réfléchir, entre deux chapitres.) Même si j’ai parfois trouvé qu’il y avait une adéquation un peu poussée entre la personnalité des femmes & leur apparence physique (celle qui est grosse est aussi négligée & paresseuse ; celle dont le corps est solide, dur, est aussi celle dont le caractère est tout en fermeté), c’est une expérience de lecture incroyable que de passer à travers les récits des sept femmes sans jamais tiquer – sans jamais se dire, c’est laquelle, ça, déjà?. Chacune des voix est claire, unique. Chaque voix porte tout un monde.

En plus du corps, immensément présent dans ces deux livres – le corps qui est vecteur de plaisirs & de douleurs, le corps qui révèle des choses qui ne s’incarnent jamais ailleurs – on sait, en commençant Les sangs & White is for Witching, que les histoires qu’on y raconte ne peuvent pas bien finir. Les deux romans portent une absence de morale, de règles définies. De repères moraux, disons. Ils explorent des questions qui vont au delà de l’issue de l’intrigue — & ça, bien sûr, ça veut dire que les personnages ne peuvent pas vraiment espérer vivre vieux & heureux.

En bref : j’ai réussi à a) terminer ces deux romans, & b) ne pas tomber dans les pommes chemin faisant. (Ce sera pour une prochaine fois.) Je n’ai pas été tout à fait convaincue par White is for Witching (…surtout parce que je n’ai pas toujours compris ce qui s’y passait. En même temps, c’est le genre de livre où on n’est pas toujours supposés comprendre ce qui se passe. Peut-être? Je pense?), mais je crois qu’il faut lire Les sangs. Juste pas dans les transports en commun.

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La guerre & un roman & deux bédés

Il m’est arrivé une chose merveilleuse : j’ai commencé à participer à un club de lecture.

C’est à la bibliothèque & c’est l’affaire la moins stressante au monde & j’y suis allée juste deux fois mais ça m’empêche pas d’être beaucoup trop enthousiaste quand j’en parle. (Ça prend visiblement pas grand-chose pour faire mon bonheur.) Plutôt que de nous faire lire toutes le même livre (& j’utilise le féminin à bon escient, là, parce qu’on est juste des madames), les bibliothécaires choisissent un thème & suggèrent une pile de livres qui s’y rattachent. & le mois dernier, c’était les romans épistolaires.

beyrouthMalheureusement, il s’avère que je me suis pitchée sur une brique de 400 quelques pages qui est loin d’être la chose la plus passionnante qu’il m’ait été donné de lire.

Je pense que c’est la faute du titre. Depuis que j’ai lu La route de Chlifa à douze-treize ans (un cadeau que j’avais reçu de mes parents, je pense? & ma copie était DÉDICACÉE), je garde toujours dans la tête l’idée que je comprends pas la guerre au Liban. & que je devrais essayer d’y remédier. Alors quand j’ai vu Poste restante Beyrouth, & que j’ai lu le quatrième de couverture, & que j’ai (vaguement) compris que ça parlait de la guerre, je me suis dit, j’embarque!

Le livre est composé des lettres qu’Asmahan, jeune architecte dans la trentaine, écrit sans envoyer. Lorsque le roman commence, elle est à Beyrouth, c’est la guerre depuis tellement longtemps qu’elle en a perdu toutes ses ambitions, & elle écrit une première lettre à une amie d’enfance, déménagée en Europe avant le début du conflit. Tout au long du livre, elle écrira à d’anciens amoureux, à Billie Holiday, à Beyrouth elle-même ; de longues lettres qui décrivent son quotidien, les aléas de la guerre, les frasques de son entourage — & surtout, SURTOUT, son spleen indélogeable. Asmahan n’en finit plus de se rouler dans une nostalgie contradictoire, qui lui fait à la fois regretter les opportunités que la guerre lui a enlevées & regarder de haut tous ceux qui ont réussi à échapper au conflit. Elle se questionne sur son avenir, sur l’amour qui ne vient pas (ou pas comme elle le voudrait), sur les possibilités qu’il lui reste, sur toutes celles qui ne reviendront pas. Des sentiments pour lesquels j’aurais eu plus d’empathie s’ils ne s’étaient pas étendus sur QUATRE CENT SOIXANTE PAGES, & dans un style parfois tellement ampoulé qu’on perd le sens de la phrase avant d’être arrivé à sa fin.

J’ai réussi à terminer le roman, alors il y a des passages plus réussis. Mais j’ai quand même passé une bonne partie du livre à avoir hâte qu’il se termine.

& j’y ai réfléchi, & je crois que j’aurais mieux aimé Poste restante Beyrouth si je n’avais pas lu, presque simultanément, deux très bonnes bédés qui parlent elles aussi de la guerre. Pas celle du Liban, mais la guerre quand même.

cahiersIl y a eu Les Cahiers russes d’Igort, tout d’abord, sur Anna Politkovskaïa & la guerre de Tchétchénie. Retraçant l’engagement de la journaliste dans le Caucase, illustrant sobrement les témoignages atroces des victimes du conflit, parsemant le tout de quelques commentaires sur l’actuel état de la liberté de presse (& la liberté tout court) en Russie, Les Cahiers russes est une bédé dure, dure à en donner des cauchemars. Je croyais avoir lu beaucoup de choses sur la Tchétchénie, mais aucune n’accote, en termes d’horreur, les récits auxquels Igort fait une place dans ce livre. J’ai moins aimé les sections sur Politkovskaïa, surtout parce que l’auteur porte un regard qui m’a paru exagérément psychologisant (…& cliché, en fait) sur sa vie & ses motivations. J’ai aussi l’impression que la bédé pourrait être difficile à suivre pour les personnes qui n’ont pas déjà lu autre chose sur le conflit. Mais même si Igort ne s’embarrasse pas de résumé des événements (ou même d’une simple ligne de temps), le résultat demeure extrêmement poignant.

& ensuite, après les Cahiers russes, il y a eu Gorazde, le livre incroyable que Joe Sacco a fait sur la guerre dans une petite enclave musulmane de Bosnie.

saccoJe ne sais pas par où commencer pour parler de Gorazde, sinon par : c’est extraordinaire. C’est le résultat d’un travail de moine, mais aussi d’excellent journalisme. Plus encore que dans les autres livres de Sacco que j’ai lus, il y a ici un désir profond de tout enregistrer, de tout comprendre, de tout nommer. Sacco se rend à Gorazde, ne peut pas s’empêcher d’y retourner, participe au quotidien des personnes qu’il y rencontre, revient avec eux sur chacune des étapes qui les ont menés à leur situation actuelle — & le livre le suit dans cette quête.

Évidemment, on se doute dès le départ que les questions de Sacco ne peuvent aboutir qu’au récit d’horreurs absurdes, des boucheries qui semblent aussi insensées qu’improbables. Mais la bédé nous y amène tranquillement, par des chemins détournés. & tout le talent de Sacco réside là-dedans, je crois : on apprend à connaître les gens avant de savoir précisément quelles horreurs ils ont traversé, on découvre leurs tracas quotidiens avant d’avoir accès aux douleurs qu’ils traînent, & ça contribue à humaniser leur expérience. Les personnes ne sont pas, dans Gorazde, que des tragédies. Elles ne personnifient pas la guerre à elles seules, elles ne sont pas plus grandes que nature. Elles sont toutes petites, ordinaires, parfois banales. & c’est ce qui rend encore plus injuste la situation dans laquelle elles se retrouvent.

Je me relis, & il y a une chose qui me frappe : ces deux bédés abordent la guerre depuis l’extérieur, par le biais de narrateurs-bédéistes qui découvrent le conflit & ses atroces absurdités au fil du récit. Dans le cas de Poste restante Beyrouth, c’est le contraire : une narratrice qui raconte la guerre de l’intérieur, qui la vit comme un événement qui, avant d’arriver aux autres, lui arrive à elle. Pourquoi est-ce que j’ai moins d’empathie pour l’histoire d’Asmahan que pour celles que rapportent Igort & Sacco? À cause du brouillard de la fiction? De la prose un peu fleurie? Parce que les malheurs d’Asmahan sont, toutes proportions gardées, encore les moins tragiques du lot? & comment est-ce qu’on peut comparer les guerres, de toute façon?

Je n’ai jamais voulu être le genre de lectrice qui aime mieux un livre parce qu’il est basé sur une histoire vraie. J’espère que ce n’est pas ce que je suis en train de devenir.

Americanah (Chimamanda Ngozi Adichie)

americanahOh oh oh que j’ai aimé ce livre. Comme j’aime tous les livres qui bousculent ce que je suis pour éclairer d’un coup de grands pans d’expériences auxquelles je n’ai jamais, jamais eu accès — mais aussi comme j’ai aimé tous les livres d’Adichie : en faisant rouler ses mots sur ma langue, en inhalant les pages extraordinairement texturées qu’elle offre.

C’est un roman qui part dans toutes les directions, mais qui ne se perd jamais. Au départ : Ifemelu & Obinze, une fille & un garçon, tous les deux de la classe moyenne nigériane. Ils se rencontrent à l’adolescence & tombent amoureux. Leur vie n’a rien d’un bulletin de nouvelles : il y a bien quelques coups d’État, mais pas de vraie guerre civile, pas de famine, pas de grandes privations, pas de camps de réfugiés. L’électricité n’est pas toujours très fiable & les dortoirs de l’université n’ont l’eau courante que tôt le matin, mais leur désir de partir ne vient pas de là : c’est que la vie au Nigéria est trop étroite pour les gens qui rêvent de grandes choses. Pour les gens qui, comme le pense Obinze, ont soif « de choix & de certitude ».

Alexa, and the other guests, and perhaps even Georgina, all understood the fleeing from war, from the kind of poverty that crushed human souls, but they would not understand the need to escape from the oppressive lethargy of choicelessness. They would not understand people like him, who were raised well fed and watered but mired in dissatisfaction, conditioned from birth to look towards somewhere else, eternally convinced that real lives happened in that somewhere else, were now resolved to do dangerous things, illegal things, so as to leave, none of them starving, or raped, or from burned villages, but merely hungry for choice and certainty. (p. 278)

Ifemelu ira aux États-Unis ; Obinze s’essaiera à Londres. Leur expérience de l’immigration sera radicalement différente, mais ne les ramènera pas moins, de gré ou de force, vers le Nigéria. & l’un vers l’autre, évidemment.

Adichie explore leurs destins (momentanément) contraires avec beaucoup de finesse, une bonne dose d’empathie & de grandes rasades d’un humour délicieux, acerbe mais jamais mesquin. Ifemely vit des débuts difficiles en Nouvelle-Angleterre, elle va à l’université mais travaille illégalement, le choc culturel lui gruge l’intérieur de la tête — mais elle a des gens pour l’aimer, & son propre tempérament sur lequel s’appuyer. Les choses s’amélioreront. Elle découvrira les tensions raciales qui traversent les États-Unis &, en les triturant, en les explorant, finira par s’épanouir en blogueuse (!) controversée.

C’est une des choses que j’ai beaucoup aimées, dans le roman d’Adichie : la place que prend le blog d’Ifemelu dans sa vie, mais aussi la façon dont les billets qu’elle rédige nourrissent l’intrigue. La manière qu’ils ont de révéler un côté d’elle auquel nous n’aurions peut-être pas accès, sinon : alors que le quotidien d’Ifemelu est badigeonné de confusions & d’incertitudes culturelles, alors qu’elle doute d’elle-même & des relations qu’elle a avec les autres, la voix qu’elle prend dans ses billets de blogue est forte, drôle, très no-nonsense. & ces billets sont aussi, pour l’auteure, un moyen très efficace d’éclairer certains pans de l’intrigue, de nous montrer tout le poids que prend le racisme dans la nouvelle vie d’Ifemelu, les ramifications qu’il creuse dans son histoire. C’est peut-être juste un peu lourd, parfois, mais j’étais tellement surprise de voir un roman intégrer positivement quelque chose qui appartient à internet & aux nouvelles technologies & aux réseaux sociaux & toutes ces choses si horriblement dévastatrices pour la civilisation telle que nous la connaissons que j’étais prête à pardonner beaucoup plus.

Adichie reste moins collée à Obinze, qui travaillera au noir & dépensera toutes ses économies dans un mariage blanc. Son séjour à Londres est d’une grisaille qui ne finit plus, une succession d’échecs plus désolants les uns que les autres — & qui se solderont par un retour au Nigéria où, paradoxalement, l’attendront d’étonnantes opportunités.

C’est difficile d’identifier exactement ce que ce roman embrasse. La vie de la classe moyenne nigériane? L’expérience immigrante? Le racisme, aux États-Unis ou ailleurs? L’amour? La quête de soi? Parce que c’est tout ça. C’est tout ça, & ça nous est livré avec tout le talent du monde. La façon dont Adichie réussit à raconter les histoires d’Ifemelu & d’Obinze a quelque chose de profondément jouissif, parce que c’est drôle & doux & acerbe & nuancé. Mais c’est aussi lourd, d’une lourdeur nécessaire, que l’auteure n’essaie pas d’enrober dans les petites victoires personnelles des personnages. C’est ambitieux & c’est courageux & c’est délicieux & c’est à lire, je pense.

Chanson française (Sophie Létourneau)

létourneauComme tous les très bons livres, celui-ci m’a donné l’impression d’être écrit juste pour moi.

Je l’ai aimé dès son premier paragraphe, qui décompose en petites images complètes, parfaites, un mouvement que j’ai passé tout l’été dernier à répéter :

Sur la rue Rachel, tu fonçais, tête penchée derrière ta frange coupée court. À vélo, tu voulais aller vite. C’était oublier tes pneus dégonflés par l’hiver. Au feu rouge, tu as posé les pieds sur l’asphalte et tu as replacé ton capuchon sur ta tête. Dans l’attente, tu as plongé la main dans le cageot de lait fixé derrière ton siège comme pour t’assurer que tout était en place. Tu n’avais pourtant rien laissé, ni sac à dos ni sac d’épicerie. Tu as tâté le vide comme on cherche un objet perdu pour trouver son absence. Vert, tu t’es donné l’élan d’un coup de pédales et tu es repartie, ta force contre le vent. (p. 11)

(J’ai changé de vélo depuis & n’ai plus de cageot de lait au-dessus de la roue arrière, mais ça me donne presque le goût d’en remettre un.)

Béatrice habite Montréal mais voudrait être à Paris ; Christophe est Français, ingénieur à Montréal, mais la mère patrie, très peu pour lui. C’est inéluctable, ils vont s’aimer mais un peu mal, mais un peu tout croche, en refusant de voir les malentendus dans lesquels ils passeront tout un été à s’emberlificoter. Létourneau évoque magnifiquement cette atmosphère si particulière qui enrobe les amours précaires : la fragilité des moments, le poids des mots, l’impact lent, tortueux des méprises. Mais aussi la légèreté des jours, la fébrilité de certaines attentes pleines de possibilités & de choses à venir, la beauté téméraire de projets à demi ébauchés, encore brouillons, à peine évoqués à voix haute.

Sur fond de saisons montréalaises, puis parisiennes, le récit suit Béatrice qui vieillit mais pas trop, qui apprend mais juste un peu, & qui se jette dans les rêves qu’elle avait pour elle-même. C’est une des raisons pourquoi j’ai tellement aimé le passage à Paris, alors qu’elle se glisse dans la vie qu’elle voulait depuis le début du roman – des fins d’après-midi en équilibre sur le toit de son immeuble, des garçons aux terrasses des cafés, de petites géographies intimes à construire dans une ville plus vaste que prévue. Mais surtout l’impression que d’être ailleurs c’est un peu d’être arrivée, enfin – pas nécessairement quelque part, mais juste d’être arrivée.

(& Béatrice, quel prénom magnifique pour une héroïne comme celle-là, une héroïne qui donne envie de mettre des robes d’un bleu aussi riche que celui de la couverture, de boire le soleil de début d’été & de rêver doucement, mais non sans une certaine petite angoisse tenace, d’amour.)

Le rythme, pour moi, s’est un peu gâché vers la fin, quand les événements se précipitent & que les personnages se perdent dans les grandes décisions qu’ils doivent prendre. Mais il reste que – & ce n’est sûrement pas de très bon ton de se mettre à parler de soi au beau milieu d’un billet sur le livre de quelqu’un d’autre – ce roman s’est glissé sous mes côtes & est venu me tordre le cœur lentement, avec la plus grande délicatesse du monde. Il a fait resurgir, refluer des souvenirs, des moments de doigts traçant des formes maladroites dans une vitre embuée. Des moments d’une tendresse si aigue, si parfaite, qu’on se retient bien souvent à deux mains pour ne pas y penser, pour ne pas se rappeler qu’ils ont passé & qu’ils ne reviendront plus.

Donc c’est ça, Chanson française : une nostalgie qui a quelque chose de duveteux, des moments d’une lumière toujours un peu triste. Une histoire terriblement grande (mais aussi terriblement petite). & des mots qui pétillent comme du champagne en bouche : d’un charme suranné, acidulé & sucré à la fois.

L’équation du temps (Pierre-Luc Landry)

landryL’équation du temps, chose que je ne savais pas avant de lire ce roman, est une vraie de vraie équation qui permet de combler l’écart qui se creuse entre l’heure affichée sur tous les cadrans du monde & l’heure « réelle », l’heure solaire vraie. « Il n’y a que quatre fois dans l’année où les horloges indiquent exactement l’heure solaire vraie » (p. 18), apprend-on en même temps qu’Ariane, l’une des trois protagonistes du livre, dans un prologue joliment intitulé Décalage horaire. & parce que j’aime tellement apprendre ce genre de choses, & parce que j’ai tellement aimé le mélange de tristesse émoussée & de quotidienneté engourdie qui berce la voix d’Ariane – à cause de ça, je savais, juste à la lecture du prologue, que j’aimerais beaucoup le roman de Pierre-Luc Landry. Qu’il y aurait quelque chose là-dedans, quelque chose d’un peu décalé, d’un peu étrange, mais comme traversé d’une délicatesse particulière, qui me parlerait.

(& je ne me suis pas trompée.)

Ça ne surprendra personne si je dis que ce livre triture le temps, en interroge le sens & les formes, le remonte ou en accélère le passage ; mais il n’y a pas que ça. Les trois personnages principaux, Émile, Francis & Ariane, se rejoignent dans certains bouts d’histoires – des intrigues que je ne toucherai pas beaucoup, par peur d’en dire trop. Mais ils partagent tous cette manière, surtout dans la première partie du roman, d’être profondément déboussolés par la réalité. Ils interrogent beaucoup leur rapport au réel, réfléchissent, prennent de longues marches, observent sans toujours réussir à comprendre, ou même à sentir, les connexions qui devraient exister entre eux & les choses qui les entourent. Émile se jette à la mer à peu près huit fois (…j’exagère) dans les quarante premières pages, sans vraiment savoir pourquoi ; Francis marche dans une Montréal enneigée ; Ariane écrit des lettres qui restent sans réponse. & l’auteur cerne de façon très juste ce mal-être qui ne s’explique pas toujours nettement, la tristesse qui n’entre pas dans les petites boîtes prévues à cet effet : spleen, dépression, aliénation. Ce passage, par exemple, narré par Francis :

Quand je prends une grande respiration, il y a une étrange douleur qui se réveille dans mon ventre, sous le sternum. Comme si quelqu’un derrière moi tirait sur un crochet de fer enfoncé dans ma poitrine. Comme si j’avais trop nagé et que j’avais les poumons pleins de chlore. (p. 60)

Ou Ariane, un peu plus loin, dans une lettre à sa mère : « Chaque matin je me réveille. Et ça ne me suffit plus. » (p. 88)

Puis les choses se mettent à déraper doucement. Le réel, en fait, se fracture ; des invraisemblances s’y glissent, des incohérences. De grands trous dans les histoires que les personnages croient occuper. Juste un exemple : un jour, Francis arrive à son appartement pour se rendre compte que son chat n’y est plus. Qu’il l’a perdu. Lorsqu’il entreprend des démarches pour tenter d’élucider sa disparition, son rapport à la réalité s’en trouve complexifié : « Je ne savais même pas que tu en avais un », lui dit sa voisine – même si ça fait trois ans qu’ils habitent un à côté de l’autre. You NEVER had a cat, renchérit un petit mot glissé dans sa boîte aux lettres.

Ce chat existe-t-il vraiment? Francis est-il fou? Est-ce que c’est vraiment important? Ce sont le genre de questions que l’auteur sème tout doucement, sans trop en avoir l’air. On n’est pas dans un délire épique & une surenchère d’événements, mais bien dans une espèce d’atmosphère qui s’embrouille, devient progressivement plus inquiétante, & progressivement plus difficile à décortiquer. Une ambiance qui m’a un peu rappelé Murakami, & surtout les choses que j’aime de Murakami : le demi-mot, le mystère &, accessoirement, les chats qui apparaissent puis disparaissent.

D’ailleurs, Hubert [le chat] est revenu, ça tombe bien, mais voilà une autre histoire qu’il ne comprendra probablement jamais, sa réapparition est invraisemblable et Francis aimerait bien qu’un narrateur surgisse pour faire un peu de ménage dans cette suite d’événements & lui expliquer ce qui se passe au juste avec sa vie qui s’en va à la dérive. (p. 162)

& qu’est-ce que j’ai aimé d’autre? L’auteur qui décrit toujours soigneusement ce que mangent ces personnages – pas en détail, mais soigneusement. La structure éclatée du livre, avec toutes ses parties aux sous-titres parfaits, doucement évocateurs ; la cohérence & l’unité de ton que l’auteur réussit à maintenir, aussi. & une certaine ambition, qui est rafraîchissante : on sent, à travers le récit des histoires tronquées d’Ariane & d’Émile & de Francis, l’envie de dépasser le quotidien & de parler de toutes les choses qui le transcendent. C’est juste un peu maladroit, parfois, peut-être un peu trop appuyé, mais ça reste très vrai :

Nous vivons dans un état d’urgence que rien ne vient expliquer, pas même la physique, parce que le temps, finalement, on a beau vouloir l’appréhender de toutes les façons possibles, il ne se laissera jamais saisir. (p. 224)

& sans vouloir faire de mauvais jeu de mots, je crois qu’il faut laisser le temps à ce livre de s’installer dans sa tête. D’y trouver sa place. Ce n’est pas un roman à avaler d’un trait ; ou peut-être que ce le serait, pour certaines personnes, mais ça ne l’a pas été pour moi. Je l’ai lu avec l’impression qu’il y avait quelque chose derrière toutes les phrases, simples mais élégantes, qui en constituent le fil. Ce n’est pas une énigme, pas exactement ; ce n’est pas, pour faire écho au titre, une équation à résoudre ; ce sont différentes facettes d’une même histoire, très vaste, qu’on explore & qu’on classe lentement. C’est un roman tout plein de petits vertiges & de réalisations fugaces, sur lesquels il serait dommage de ne pas savoir s’attarder.

(& en plus, cibole que cette couverture est belle.)

En rafale! (version jeunes filles en fleur, mettons)

hibiscusPurple Hibiscus (Chimamanda Ngozi Adichie)

De Chimamanda Ngozi Adichie, j’ai lu (& beaucoup aimé) le roman Half of a Yellow Sun & That Thing Around Your Neck, un recueil de nouvelles. Avant de lire son dernier livre, paru très très récemment, je me suis dit que je ferais bien de me déniaiser & de faire ce que je me dis que je devrais faire depuis au moins deux ans & demi, c’est-à-dire : lire son tout premier roman.

Purple Hibiscus a pour narratrice Kambili, quinze ans, dont la vie est quasi entièrement écrasée par la présence de son père, espèce de patriarche supra-religieux qui domine & dirige les activités de la maisonnée. Mais dans un Nigéria durement secoué par les suites d’un coup d’État militaire, Kambili & son frère réussiront, paradoxalement, à grappiller quelques miettes de liberté qui repousseront peu à peu les frontières de leur monde – jusqu’à ce que, bien sûr, tout éclate.

Il y a dans ce roman déjà toutes les choses qui font des livres suivants d’Adichie ce qu’ils sont : une plume riche & imagée, tout un tapis luxuriant d’odeurs & de textures que l’auteure réussit à dérouler sous les pieds du lecteur ; la volonté de parler, mais avec délicatesse, mais avec subtilité, de choses aussi importantes que la famille, la religion, le colonialisme ; le talent nécessaire pour broder, à partir d’une histoire toute personnelle, centrée comme elle l’est sur Kambili & son univers étroit, le portrait nuancé d’un pays & des gens qui y vivent. Malgré quelques maladresses, dont un rythme pas toujours assez resserré & une fin que j’ai trouvée juste un peu bâclée, Purple Hibiscus reste d’un charme douloureux.

jane

Jane, le renard & moi (Isabelle Arsenault & Fanny Britt)

Preuve qu’il ne faut jamais jamais jamais se laisser convaincre que tous les livres qui reçoivent une forte couverture médiatique ne le méritent sûrement pas tout à fait, Jane, le renard & moi est beau à en pleurer. (Ce que j’ai fait. Pas à chaudes larmes, mais quand même.)

Le livre relate quelques mois dans la vie d’Hélène, petite fille très seule qui aime les robes à crinoline & qui lit fiévreusement Jane Eyre dans l’autobus. Hélène doit composer, à l’école, avec plusieurs ex-amies qui s’amusent à parsemer les murs de graffiti qui sont autant de petites phrases assassines ; elle traîne aussi, tout au fond d’elle-même, une vision déformée de ce qu’elle est & de ce dont elle est capable. Le thème n’est pas nouveau, peut-être, mais la façon dont il est traité rend l’histoire incroyablement poignante. Les dessins d’Isabelle Arsenault, qui alternent entre le gris du quotidien d’Hélène & toute la couleur que la petite fille trouve dans le roman de Charlotte Brontë, sont d’une délicatesse exquise, parfaite, tandis que les mots de Fanny Britt, leur rythme, les sonorités qu’ils prennent sur la page, crèvent doucement le cœur.

À faire lire à toutes les petites & grandes filles du monde. (& aux garçons aussi, bien sûr.)

Les cascadeurs de l’amour n’ont pas droit au doublage (Martine Delvaux)

delvauxIl y a des romans qui effleurent le chagrin d’amour, qui l’abordent en passant, comme ça, avec la promesse que des jours meilleurs viendront ; ils s’en servent comme point de départ, l’une des étapes dans un récit qui doit mener ailleurs. Martine Delvaux, elle, choisit le contraire : donner à une femme toute la latitude qu’elle désire, un livre au complet!, pour faire l’autopsie rageuse & infiniment triste d’une histoire qui s’est brisée. J’y suis plongée tête première, & j’émerge tout doucement depuis.

Les cascadeurs de l’amour n’ont pas le droit au doublage c’est, en plus d’un titre extraordinaire, un roman de l’intérieur, où l’intrigue tient dans la succession des pensées & des souvenirs de la narratrice. Le livre s’ouvre sur ce geste qu’elle pose : celui d’écrire son histoire d’amour ratée pour mieux l’exorciser. Elle se rend jusqu’à Rome, y prend un appartement, & jette pêle-mêle les mots qui lui viennent. « Je ne sais pas si j’ai vécu cet amour pour pouvoir l’écrire, » dit-elle, « ou si je l’écris pour qu’il finisse par exister. » (p. 19) Puis, un peu plus loin : « Je vais t’écrire mon amour jusqu’à le faire mourir pour ne pas mourir moi-même de l’avoir perdu. » (p. 27)

Ce qui en résulte, c’est une mosaïque impressionniste, toute tissée d’émotion & de douleur, qui a quelque chose à la fois du linceul & de la courtepointe. Par petites touches, entrecoupées de réflexions parfois rageuses, parfois presque indiciblement accablées de désarroi, la narratrice révèle les détails de sa relation naufragée : il est Tchèque ; ils se sont rencontrés en Italie ; ils se sont mariés ; il est venu vivre avec elle à Montréal ; il a tout détesté de ce qu’il a vu de l’Amérique ; il a été odieux, il a été horrible, ils ont été horribles ensemble ; il est reparti ; elle l’a quitté. Ce qu’il lui reste à elle, maintenant, c’est un chagrin immense, grand comme le ciel, qui l’avale toute entière. & pour espérer un jour s’aménager à nouveau un coin pas trop gris : ce récit qu’elle écrit, & toutes les choses qu’elle y déverse.

Dans le premier tiers du roman, la narratrice se questionne, sans vraiment trouver de réponse : est-ce qu’il y a « une solitude plus grande que celle des peines d’amour »? (p. 37) & je ne sais pas moi non plus si ce type de chagrin a le monopole de la solitude, mais c’est une impression que Martine Delvaux évoque avec une précision singulière : la douleur parfaitement solitaire qui accompagne les amours ratées. Si ça pourrait parfois tomber dans le mélodrame – si j’ai pas de difficulté à croire que pour quelqu’un d’autre, peut-être, ce livre jouerait dans l’exagérément tragique – je crois que Les cascadeurs est resté pour moi un récit traversé, percé d’une authenticité particulière. Un peu emphatique, parfois, mais toujours sentie.

Il y a quelque chose, à la lecture de ce livre, qui a fini par me creuser un trou dans la poitrine. S’y sont enfoncés toutes sortes de souvenirs, des visages, des moments secrets ; le récit a créé cet espace où j’ai revisité, en même temps que la narratrice, des histoires terminées. & où j’ai, comme elle, pensé à certaines personnes un peu en ces termes-là :

Deux ans plus tard, je vis dans la suspension de la rupture, dans l’espoir que tu dises quelque chose, que tu fasses un geste pour guérir le mal et recoudre les blessures, que des mots apparaissent sur mon écran pour me dire qu’il y a eu erreur sur la personne, que je me suis trompée, que tu n’es pas vraiment celui que j’ai découvert avec le temps, qu’au fond tu es vraiment celui que j’avais rencontré. (p. 122-123)