russie

La guerre & un roman & deux bédés

Il m’est arrivé une chose merveilleuse : j’ai commencé à participer à un club de lecture.

C’est à la bibliothèque & c’est l’affaire la moins stressante au monde & j’y suis allée juste deux fois mais ça m’empêche pas d’être beaucoup trop enthousiaste quand j’en parle. (Ça prend visiblement pas grand-chose pour faire mon bonheur.) Plutôt que de nous faire lire toutes le même livre (& j’utilise le féminin à bon escient, là, parce qu’on est juste des madames), les bibliothécaires choisissent un thème & suggèrent une pile de livres qui s’y rattachent. & le mois dernier, c’était les romans épistolaires.

beyrouthMalheureusement, il s’avère que je me suis pitchée sur une brique de 400 quelques pages qui est loin d’être la chose la plus passionnante qu’il m’ait été donné de lire.

Je pense que c’est la faute du titre. Depuis que j’ai lu La route de Chlifa à douze-treize ans (un cadeau que j’avais reçu de mes parents, je pense? & ma copie était DÉDICACÉE), je garde toujours dans la tête l’idée que je comprends pas la guerre au Liban. & que je devrais essayer d’y remédier. Alors quand j’ai vu Poste restante Beyrouth, & que j’ai lu le quatrième de couverture, & que j’ai (vaguement) compris que ça parlait de la guerre, je me suis dit, j’embarque!

Le livre est composé des lettres qu’Asmahan, jeune architecte dans la trentaine, écrit sans envoyer. Lorsque le roman commence, elle est à Beyrouth, c’est la guerre depuis tellement longtemps qu’elle en a perdu toutes ses ambitions, & elle écrit une première lettre à une amie d’enfance, déménagée en Europe avant le début du conflit. Tout au long du livre, elle écrira à d’anciens amoureux, à Billie Holiday, à Beyrouth elle-même ; de longues lettres qui décrivent son quotidien, les aléas de la guerre, les frasques de son entourage — & surtout, SURTOUT, son spleen indélogeable. Asmahan n’en finit plus de se rouler dans une nostalgie contradictoire, qui lui fait à la fois regretter les opportunités que la guerre lui a enlevées & regarder de haut tous ceux qui ont réussi à échapper au conflit. Elle se questionne sur son avenir, sur l’amour qui ne vient pas (ou pas comme elle le voudrait), sur les possibilités qu’il lui reste, sur toutes celles qui ne reviendront pas. Des sentiments pour lesquels j’aurais eu plus d’empathie s’ils ne s’étaient pas étendus sur QUATRE CENT SOIXANTE PAGES, & dans un style parfois tellement ampoulé qu’on perd le sens de la phrase avant d’être arrivé à sa fin.

J’ai réussi à terminer le roman, alors il y a des passages plus réussis. Mais j’ai quand même passé une bonne partie du livre à avoir hâte qu’il se termine.

& j’y ai réfléchi, & je crois que j’aurais mieux aimé Poste restante Beyrouth si je n’avais pas lu, presque simultanément, deux très bonnes bédés qui parlent elles aussi de la guerre. Pas celle du Liban, mais la guerre quand même.

cahiersIl y a eu Les Cahiers russes d’Igort, tout d’abord, sur Anna Politkovskaïa & la guerre de Tchétchénie. Retraçant l’engagement de la journaliste dans le Caucase, illustrant sobrement les témoignages atroces des victimes du conflit, parsemant le tout de quelques commentaires sur l’actuel état de la liberté de presse (& la liberté tout court) en Russie, Les Cahiers russes est une bédé dure, dure à en donner des cauchemars. Je croyais avoir lu beaucoup de choses sur la Tchétchénie, mais aucune n’accote, en termes d’horreur, les récits auxquels Igort fait une place dans ce livre. J’ai moins aimé les sections sur Politkovskaïa, surtout parce que l’auteur porte un regard qui m’a paru exagérément psychologisant (…& cliché, en fait) sur sa vie & ses motivations. J’ai aussi l’impression que la bédé pourrait être difficile à suivre pour les personnes qui n’ont pas déjà lu autre chose sur le conflit. Mais même si Igort ne s’embarrasse pas de résumé des événements (ou même d’une simple ligne de temps), le résultat demeure extrêmement poignant.

& ensuite, après les Cahiers russes, il y a eu Gorazde, le livre incroyable que Joe Sacco a fait sur la guerre dans une petite enclave musulmane de Bosnie.

saccoJe ne sais pas par où commencer pour parler de Gorazde, sinon par : c’est extraordinaire. C’est le résultat d’un travail de moine, mais aussi d’excellent journalisme. Plus encore que dans les autres livres de Sacco que j’ai lus, il y a ici un désir profond de tout enregistrer, de tout comprendre, de tout nommer. Sacco se rend à Gorazde, ne peut pas s’empêcher d’y retourner, participe au quotidien des personnes qu’il y rencontre, revient avec eux sur chacune des étapes qui les ont menés à leur situation actuelle — & le livre le suit dans cette quête.

Évidemment, on se doute dès le départ que les questions de Sacco ne peuvent aboutir qu’au récit d’horreurs absurdes, des boucheries qui semblent aussi insensées qu’improbables. Mais la bédé nous y amène tranquillement, par des chemins détournés. & tout le talent de Sacco réside là-dedans, je crois : on apprend à connaître les gens avant de savoir précisément quelles horreurs ils ont traversé, on découvre leurs tracas quotidiens avant d’avoir accès aux douleurs qu’ils traînent, & ça contribue à humaniser leur expérience. Les personnes ne sont pas, dans Gorazde, que des tragédies. Elles ne personnifient pas la guerre à elles seules, elles ne sont pas plus grandes que nature. Elles sont toutes petites, ordinaires, parfois banales. & c’est ce qui rend encore plus injuste la situation dans laquelle elles se retrouvent.

Je me relis, & il y a une chose qui me frappe : ces deux bédés abordent la guerre depuis l’extérieur, par le biais de narrateurs-bédéistes qui découvrent le conflit & ses atroces absurdités au fil du récit. Dans le cas de Poste restante Beyrouth, c’est le contraire : une narratrice qui raconte la guerre de l’intérieur, qui la vit comme un événement qui, avant d’arriver aux autres, lui arrive à elle. Pourquoi est-ce que j’ai moins d’empathie pour l’histoire d’Asmahan que pour celles que rapportent Igort & Sacco? À cause du brouillard de la fiction? De la prose un peu fleurie? Parce que les malheurs d’Asmahan sont, toutes proportions gardées, encore les moins tragiques du lot? & comment est-ce qu’on peut comparer les guerres, de toute façon?

Je n’ai jamais voulu être le genre de lectrice qui aime mieux un livre parce qu’il est basé sur une histoire vraie. J’espère que ce n’est pas ce que je suis en train de devenir.

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The Brothers Karamazov (Fiodor Dostoïevski)

karamazovIl y a des briques qui réussissent à faire oublier qu’elles sont des briques. Des livres que les gens recommandent en disant ça fait mille quatre cent douze pages mais ça se lit tout seul!, parce que ça coule & que c’est prenant & qu’il y a quelque chose dans les mots qu’on absorbe, dans les chapitres qui défilent, quelque chose de fluide & de facile.

C’est définitivement pas le cas des Frères Karamazov. C’est un livre qui ses qualités, mais qui ne m’a jamais laissé oublier qu’il faisait, dans l’édition que j’ai, un très lourd sept cent quatre-vingt-seize pages.

Ce roman suit, dans une petite ville de la Russie du XIXème siècle, les déboires de la très dysfonctionnelle famille Karamazov. Il y a le père, Fiodor Pavlovitch, malhonnête, méchant & libidineux ; il y a son fils d’un premier mariage, Dmitri, un officier de l’armée impulsif & libertin, revenu en ville après plusieurs années d’absence pour récupérer un héritage que lui aurait volé son père. & puis il y a les deux autres fils Karamazov, nés d’un deuxième mariage : Ivan, un intellectuel cynique & (horreur!) possiblement athéiste, & Alexeï, le plus jeune, doux & gentil &, au début du roman, novice dans un monastère. Tout ce beau monde s’embrouillera dans de multiples triangles amoureux, des ennuis financiers sévères, de grandes & de petites trahisons, d’inévitables désillusions & de très longues conversations – tout ça avant même que le cercle familial ne finisse par être le théâtre d’un meurtre, puis d’un procès tout sauf expéditif. &, puisqu’on est avec Dostoïevski, les personnages trouveront aussi le temps, entre deux bordées de malheurs, de réfléchir tout haut aux Grandes Questions de la Vie.

…& les majuscules sont nécessaires, parce qu’en fait de thèmes, on tombe assez rapidement dans l’artillerie lourde. Une grande partie de l’intrigue amène les personnages (& le lecteur) à se questionner sur des choses aussi complexes que la foi, l’existence de Dieu, la valeur de la vie, la nature du mal, l’effet purificateur de la souffrance & (quoi d’autre?) l’ÂME RUSSE. C’est tour à tour étourdissant, déprimant, ennuyant & incroyablement captivant ; il y a des moments où j’aurais eu le goût de pitcher le livre au bout de mes bras tellement je voulais plus jamais entendre parler de la place de la religion orthodoxe dans la vie du Russe moyen de l’époque, & d’autres où les échanges entre les personnages sont tellement vrais, tellement poignants de sincérité & de doute & de grande agitation morale que j’aurais eu envie de me frayer un chemin entre les mots pour aller leur chuchoter que tout, un jour pas très éloigné, finirait par bien aller. (…même si, évidemment, rien dans ce livre ne finit vraiment par bien aller.) Parce qu’il y a dans ce livre, au-delà des pages & des pages de loooongs apartés sur des choses pas toujours très intéressantes, un dilemme très humain qui m’a beaucoup marquée : comment se réconcilier à la souffrance? Comment se l’expliquer & comment s’y résoudre, à l’intérieur comme à l’extérieur du cadre de la religion?

Bref. Pas le genre de livre qui se laisse lire nonchalamment.

Mais! Ce serait faux de dire qu’il n’y a que du lourd & du noir dans Les frères Karamazov. Il y a aussi quelque chose comme une célébration de toutes les absurdités de la vie en société ; comme le dit Ivan à la page 243, « the world stands on absurdities, and without them perhaps nothing at all would happen. » C’est particulièrement visible dans ce roman – dans certains de ses personnages, à la fois ridicules & touchants, dans la folie particulière & les grandes envolées de Dmitri, le frère aîné, mais aussi dans certains dialogues, où les interlocuteurs, malgré toute leur bonne volonté, n’arrivent tout simplement pas à se comprendre. L’absurde est aussi palpable dans la figure du narrateur qui fait le récit des événements : un narrateur qu’on ne connaîtra jamais, mais qui apporte une espèce de comic relief (une note d’humour?) dans sa façon de s’embourber dans ses mots & de déclarer, ave tout le sérieux du monde, qu’il n’est probablement pas la personne la plus indiquée pour raconter cette histoire, « not only with the proper fullness, but even in the proper order. » (p. 656)

Ce serait mentir que de dire que j’ai eu un coup de cœur pour ce roman, ou même que je ne me suis pas traînée à travers certains passages assez pénibles. Mais, une fois le livre refermé, il m’est resté l’impression d’être tombée sur quelque chose de précieux & de contradictoire, de difficile & de bordélique. « No, man is broad, even too broad, I would narrow him down. Devil knows even what to make of him, that’s the thing! », s’exclame Dmitri dans la première partie du roman, & c’est ce que ce livre me laisse dans le ventre : de l’émerveillement, mais aussi une grande part de stupeur, devant la complexité de la condition humaine.

Allers simples : aventures journalistiques en Post-Soviétie (Frédérick Lavoie)

allers simplesBon bon bon : parfois, ça me rend un peu claustrophobe que de m’être donnée comme, je sais pas, mission? mandat? de lire & de recenser la plupart des livres d’ici (ici étant, disons, la portion francophone de l’Amérique) que je lis. Je me dis, c’est tellement petit. Le marché pour les livres, le public, le milieu littéraire, tout ça. C’est difficile de se sentir assez à l’aise pour parler en mal de certains livres quand on porte une telle impression de proximité.

Ce qui veut absolument pas dire que j’ai pas aimé Allers simples. J’ai beaucoup, beaucoup aimé. Mais avec quelques réserves que je trouve encore difficiles à exprimer, à cause de cette sensation d’étroitesse que je ressens souvent en écrivant sur les livres d’ici – mais aussi parce que je porte la Russie & le temps que j’y ai passé quelque part sous mes côtes, dans un espace encore très sensible, & que ça colore forcément la lecture que je peux faire de récits comme ceux que livre Frédérick Lavoie.

Post-Soviétie : Ensemble géographique non officiel regroupant douze des quinze républiques qui formaient l’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS) de 1922 à 1991. […] Les pays de Post-Soviétie sont notamment unis par une lingua franca (le russe), une tendance politique dominante (l’autoritarisme) et des problèmes socio-économiques communs (lourde bureaucratie, corruption endémique, forte économie informelle).

L’auteur entre en collision avec cette Post-Soviétie, grise & vaste & contradictoire, de façon assez spectaculaire : il part en Biélorussie couvrir les élections présidentielles de 2006, celles de la révolution qui n’a jamais levé, se fait arrêter dans une manifestation & se retrouve en prison. C’est cet épisode qui donne le coup d’envoi du livre ; c’est aussi celui qui condense le mieux les forces & les quelques maladresses des récits à venir. D’un côté, dissection dynamique & précise du contexte & du système dans lesquels tombe l’auteur. & de l’autre – sans vouloir rien enlever à l’expérience de prison très réelle & sûrement très inconfortable de Frédérick Lavoie, on sourit un peu quand on lit des choses comme : « Celui qui a connu la prison et en est ressorti comprend mieux les pleurs du bébé naissant, privé de la protection du ventre maternel. » (p. 53)

Dans les chapitres qui suivent, l’auteur s’attache à décrire certains des endroits où il s’est retrouvé, comme journaliste, pour couvrir des événements & des guerres, déterrer des histoires & croquer des ambiances. Ces allers simples, nés « d’un coup de tête doublé d’un coup de cœur » (p. 77), nous catapultent dans le Caucase, dans les républiques d’Asie centrale, dans l’Extrême-Orient russe. Chacune de ces régions amène son lot d’enjeux à explorer & de méandres administratifs à décortiquer, que Frédérick Lavoie expose avec une minutie exemplaire & un enthousiasme contagieux. À ce titre, j’ai vraiment beaucoup aimé la section sur l’Abkhazie, petite région du Caucase, encore officiellement située à l’intérieur des frontières de la Géorgie, & dont l’indépendance n’est reconnue par à peu près personne – sauf la Russie. Les réflexions que l’auteur tire des histoires qu’il couvre, réflexions sur l’omniprésence dans la république du désir de reconnaissance de l’indépendance, offrent toute une gamme de nuances nécessaires.

J’ai aussi été captivée par les questions soulevées dans les autres passages sur le Caucase – Ossétie du Sud & Géorgie, Tchétchénie – qui, forcément, parlent de la guerre. De la vérité qui prend le bord à l’heure d’identifier soigneusement de quel côté se situent les belligérants, qui sont les bons & qui les méchants. L’auteur expose notamment la façon dont ces guerres complexes & explosives sont traitées dans les médias d’ici : « Personne n’a besoin d’imposer une ligne éditoriale à quiconque pour que celle-ci soit trompeuse. Le biais culturel est circonstanciel. Après avoir discuté avec plusieurs reporters dans les mois suivant le conflit [en Ossétie du Sud], j’en arriverai à la conclusion que le problème ne se trouvait pas tant du côté des journalistes sur le terrain que de celui des rédactions et de leur perception de ce conflit éloignée. » (p. 95) Dans le cas de l’Ossétie du Sud, où la Géorgie était l’agresseur initial mais où le biais est tellement fort contre la Russie que plusieurs journaux occidentaux finiront par parler de « l’offensive russe » – comment couvrir la guerre?

Il y aurait plusieurs autres choses à mentionner dans Allers simples : le poids écrasant des traditions au Tadjikistan ; les néo-nazis de Vladivostok & les dynamiques particulières du racisme à la russe, que j’essaie parfois (en vain) d’expliquer ; la vie en pays autoritaire & la paranoïa semi-généralisée qui en naît. & ce qui peut pousser un journaliste à avoir envie de se rendre dans un endroit comme la Tchétchénie : « Ce serait mentir que de dire que ce n’est pas aussi pour l’aura. Lorsque je pars vers un danger possible – aussi minime soit-il –, je le fais par besoin de dépassement des limites de mon courage, mais aussi, un peu, peut-être, pour pouvoir brandir cette aventure comme un trophée. Pour revenir dans le monde des conforts avec des mots qui frappent. Comme Grozny, guerre ou Tchétchénie. » (p. 262) Parce que parmi les passages plus autobiographiques, qui ne sont pas toujours réussis, il y a ces perles, où Frédérick Lavoie parle avec beaucoup de justesse & d’honnêteté des contradictions qu’il porte, des zones d’ombre intérieures que le voyage & l’inconnu révèlent forcément – & c’est presque aussi intéressant que de lire sur les frasques des dictateurs mégalomanes d’Asie centrale.

« […] il y a tant d’histoires muettes à faire parler » (p. 77), explique l’auteur dans l’un de ses récits. & c’est ce qu’il réussit à faire, finalement, malgré quelques petits écarts où la tentation de parler de soi est visiblement trop grande pour y résister – & ce serait un peu difficile de le blâmer pour ça.

Un train nommé Russie (Natalia Klioutchareva)

Ce livre est la preuve vivante (parce que tous les livres ont quelque chose de vivant) que ça vaut la peine, une fois de temps en temps, de prendre quelques longues minutes pour se perdre dans les allées d’une bibliothèque de quartier. Avec rien de très particulier en tête, sauf peut-être l’envie d’être séduit par un nom, un titre, la jaquette intrigante d’un livre dont on n’a jamais entendu parler.

C’est ce qui m’est arrivée avec cet étrange petit roman — j’aimais le nom de l’auteure, Klioutchareva, parce que klioutch en russe c’est clé, & j’aimais le fait qu’elle soit née en 1981, & j’ai eu envie de voir ce qui se fait en Russie de ce temps-ci, parce que c’est beau Tolstoï & Tchekhov, mais à part Boris Akounine (…& on s’entend que ça vole pas très haut) je connais pas grand-chose à la littérature russe contemporaine.

Bref. Klioutchareva & Un train nommé Russie & laissez-vous pas abattre par le titre un peu cliché, c’est seulement qu’il a été mal traduit, le titre original parle de wagon de 3ème classe mais je m’essaierai pas, mon russe est beaucoup trop raboteux pour que je m’improvise traductrice.

Le héros de cette histoire déjantée, Nikita (& c’est un prénom de garçon, contrairement à ce que la série avec Roy Dupuis a pu faire croire à toute une génération de téléspectateurs), est un jeune homme dans la vingtaine qui s’évanouit à tout bout de champ, sans raison. Il habite Moscou mais prend périodiquement un train pour n’importe où, juste parce qu’il a cette envie très forte d’aller à la rencontre de la Russie, de ce qu’il appelle la vraie Russie. & c’est cette Russie-là qu’on découvre en même temps que lui : celle des vendeuses ambulantes qui dorment sur les bancs des gares, celle des très vieilles femme tchétchènes déracinées par la guerre, celle des proto-révolutionnaires qui ne savent pas par où commencer, celle des prêtres de l’Église orthodoxe recyclés en présidents de kolkhozes. Ces rencontres que fait Nikita, à bord de vieux trains déglingués ou sur le quai de petites gares oubliées, ces rencontres occupent une bonne partie du roman & se succèdent sans ordre apparent. Les histoires de tout le monde sont lancées pêle-mêle, de façon joyeusement désordonnée ; on navigue à travers cette mosaïque de petits destins & on s’y retrouve peu à peu, quoique jamais complètement. Certains personnages prennent de l’importance dans la vie de Nikita, & on suit leur progression avec joie & émotion & frustration, souvent, une bonne dose de tristesse & de frustration. Quant aux autres, Nikita les croise une fois & on ne les revoit plus, mais leurs mots, la façon dont ils racontent leur vie, ne parlent pas moins de toutes les choses crève-cœur qui poussent dans la Russie d’aujourd’hui.

D’autres bouts du roman, intercalés entre ceux qui relatent les voyages de Nikita, parlent plutôt de Iassia, le grand amour de jeunesse de notre héros. & amour perdu, bien sûr, & une fille aux cheveux multicolores qui a des problèmes longs comme le bras, on s’en doute, parce que sinon ça serait pas drôle. & ce sont les passages que j’ai le moins aimés, parce que je les ai trouvés un peu convenus, pareils à plein d’autres histoires histoires de jeunes hommes sensibles mais perdus qui tombent amoureux de filles trop belles qui vivent trop fort & qui finissent irrémédiablement par danser la claquette sur leur cœur écrabouillé.

Sinon, c’est un livre que j’ai beaucoup, beaucoup aimé. Je l’ai aimé pour sa manière décousue de raconter un pays & une époque ; je l’ai aimé pour tous ces détails, soigneusement colligés, qui m’ont rappelé la Russie que moi j’ai connue, mes longs voyages à moi dans des wagons de train étouffants où tout le monde buvait du thé noir au citron. Il y a de tout dans ce roman : la misère bouleversante des personnes âgées qui sont passés à travers soixante-dix de communisme pour se voir couper leur pension de moitié dès le début des années quatre-vingt-dix ; l’exubérance forcée & triste de Iassia, qui veut être heureuse & avoir de belles choses & rire, parce que le dénuement des autres c’est pas de sa faute ; la compassion & la tolérance inébranlables de Nikita ; l’optimisme inexplicable de certains personnages pauvres, qui sourient & se tiennent bien droits ; le ridicule jouissif d’un rassemblement de poètes radicaux ; la noirceur des circonstances mais le bon cœur des gens, de temps en temps.

Ni foncièrement déprimant, ni particulièrement réjouissant, c’est un roman qui réussit à parler de politique & d’avenir sans jamais tomber dans le manifeste ; c’est un livre qui ne se fait pas d’illusion sur le pouvoir de la littérature, mais qui laisse quand même l’impression qu’une bonne histoire, franchement, ça peut pas faire de mal.

Molotov’s Magic Lantern : A Journey in Russian History (Rachel Polonsky)

Rachel Polonsky a eu cette chance incroyable, celle d’habiter un des anciens appartements de l’intelligentsia soviétique au centre de Moscou, à trois pas & demi de la Place Rouge & du Kremlin. Par un de ces délicieux hasards du destin, elle s’est même retrouvée devant une partie de la bibliothèque personnelle de Viatcheslav Molotov, ministre des affaires étrangères sous Staline — tsé comme dans Pacte Molotov-Ribbentrop, tsé comme dans cocktail Molotov? & c’est en fouillant dans tous ces livres soigneusement annotés à l’encre verte qu’elle amorce le récit qu’elle nous offre avec Molotov’s Magic Lantern : un panorama qui part du centre de Moscou pour aller jusqu’aux frontières de la Mongolie, une mosaïque de l’histoire russe qui se concentre surtout sur le XXe siècle & sur la littérature – mais pas seulement.

& c’est un peu chaotique, & ce n’est pas toujours facile à suivre, mais ça ne m’a absolument pas dérangée. On ne sait pas toujours où elle nous mène, Rachel Polonsky, mais on suit avec délectation ses périples dans les bibliothèques personnelles de grandes figures politiques, les petits musées surchargés de la Russie profonde, & les nuits mouvementées de longs voyages en train.

Moi je suis tombée amoureuse de ce livre. Il y a pas d’autre façon de le dire. Je l’ai rendu à la bibliothèque avec une semaine & demie de retard parce que j’arrivais pas à arrêter de le feuilleter avant de m’endormir, à relire des passages au hasard & à m’extasier sur toutes les perles que je manquais jamais de trouver.

J’ai aimé sa façon de parler de Moscou, de s’étendre sur le détail de ses avenues & de ses parcs, de ses trésors cachés & des petites librairies qui ponctuent ses vieilles rues labyrinthiques – c’était exactement tout ce que j’ai eu le sentiment de vivre quand j’y étais, c’était mettre des phrases belles & éloquentes sur mes impressions floues & mes souvenirs en courtepointe. J’ai aimé sa façon de s’attarder sur la vie de chacun des personnages qu’elle rencontre dans ses recherches, comme pour montrer toute l’ampleur de ce que ça peut être, une vie russe, une vie tout court ; comme pour illustrer que l’époque soviétique a contenu toute une panoplie de gens qui ont réussi, même juste un peu, à dépasser le gris de ses édifices en béton & la censure, le contrôle étouffants de ses dirigeants. J’ai aimé sa façon de suivre un ordre tout sauf chronologique, de tracer des itinéraires sur la carte de Russie & d’essayer de voir sur qui elle pourrait bien tomber en chemin. J’ai adoré ce livre, donc, tout en sachant qu’il ne conviendrait pas à tout le monde. Mais pour moi il a été parfait, avec des longueurs là où j’en voulais & juste assez de désordre pour que je puisse y retrouver les choses que moi je garde de la Russie.

Grand grand coup de cœur. (Rachel, je t’aime d’amour. Écris-moi un autre livre.)