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Chanson française (Sophie Létourneau)

létourneauComme tous les très bons livres, celui-ci m’a donné l’impression d’être écrit juste pour moi.

Je l’ai aimé dès son premier paragraphe, qui décompose en petites images complètes, parfaites, un mouvement que j’ai passé tout l’été dernier à répéter :

Sur la rue Rachel, tu fonçais, tête penchée derrière ta frange coupée court. À vélo, tu voulais aller vite. C’était oublier tes pneus dégonflés par l’hiver. Au feu rouge, tu as posé les pieds sur l’asphalte et tu as replacé ton capuchon sur ta tête. Dans l’attente, tu as plongé la main dans le cageot de lait fixé derrière ton siège comme pour t’assurer que tout était en place. Tu n’avais pourtant rien laissé, ni sac à dos ni sac d’épicerie. Tu as tâté le vide comme on cherche un objet perdu pour trouver son absence. Vert, tu t’es donné l’élan d’un coup de pédales et tu es repartie, ta force contre le vent. (p. 11)

(J’ai changé de vélo depuis & n’ai plus de cageot de lait au-dessus de la roue arrière, mais ça me donne presque le goût d’en remettre un.)

Béatrice habite Montréal mais voudrait être à Paris ; Christophe est Français, ingénieur à Montréal, mais la mère patrie, très peu pour lui. C’est inéluctable, ils vont s’aimer mais un peu mal, mais un peu tout croche, en refusant de voir les malentendus dans lesquels ils passeront tout un été à s’emberlificoter. Létourneau évoque magnifiquement cette atmosphère si particulière qui enrobe les amours précaires : la fragilité des moments, le poids des mots, l’impact lent, tortueux des méprises. Mais aussi la légèreté des jours, la fébrilité de certaines attentes pleines de possibilités & de choses à venir, la beauté téméraire de projets à demi ébauchés, encore brouillons, à peine évoqués à voix haute.

Sur fond de saisons montréalaises, puis parisiennes, le récit suit Béatrice qui vieillit mais pas trop, qui apprend mais juste un peu, & qui se jette dans les rêves qu’elle avait pour elle-même. C’est une des raisons pourquoi j’ai tellement aimé le passage à Paris, alors qu’elle se glisse dans la vie qu’elle voulait depuis le début du roman – des fins d’après-midi en équilibre sur le toit de son immeuble, des garçons aux terrasses des cafés, de petites géographies intimes à construire dans une ville plus vaste que prévue. Mais surtout l’impression que d’être ailleurs c’est un peu d’être arrivée, enfin – pas nécessairement quelque part, mais juste d’être arrivée.

(& Béatrice, quel prénom magnifique pour une héroïne comme celle-là, une héroïne qui donne envie de mettre des robes d’un bleu aussi riche que celui de la couverture, de boire le soleil de début d’été & de rêver doucement, mais non sans une certaine petite angoisse tenace, d’amour.)

Le rythme, pour moi, s’est un peu gâché vers la fin, quand les événements se précipitent & que les personnages se perdent dans les grandes décisions qu’ils doivent prendre. Mais il reste que – & ce n’est sûrement pas de très bon ton de se mettre à parler de soi au beau milieu d’un billet sur le livre de quelqu’un d’autre – ce roman s’est glissé sous mes côtes & est venu me tordre le cœur lentement, avec la plus grande délicatesse du monde. Il a fait resurgir, refluer des souvenirs, des moments de doigts traçant des formes maladroites dans une vitre embuée. Des moments d’une tendresse si aigue, si parfaite, qu’on se retient bien souvent à deux mains pour ne pas y penser, pour ne pas se rappeler qu’ils ont passé & qu’ils ne reviendront plus.

Donc c’est ça, Chanson française : une nostalgie qui a quelque chose de duveteux, des moments d’une lumière toujours un peu triste. Une histoire terriblement grande (mais aussi terriblement petite). & des mots qui pétillent comme du champagne en bouche : d’un charme suranné, acidulé & sucré à la fois.

(Faut bien rêver un peu)

Je manque de temps pour parler des livres que je lis, mais j’ai toujours des bouts de minutes en trop pour penser à ceux dont j’attends la sortie (ou les sous pour les acheter) :

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Sophie Létourneau, Chanson française (Le Quartanier)

Parce que ses Polaroïds, parus il y a déjà un petit bout de temps, étaient très jolis, & parce que l’auteure a un blog tout plein de soleil.

berthiaumeSarah Berthiaume, Villes mortes (Ta Mère)

Parce que comment ne pas avoir envie de lire « quatre contes sur quatre filles vivantes qui racontent leur relation avec une ville morte » ? & parce que sa contribution aux Cicatrisés de Saint-Sauvignac était délicieuse.

landryPierre-Luc Landry, L’équation du temps (Druide)

Parce que la description est ambitieuse & intrigante (« trois personnages gouvernés à la fois par les pôles magnétiques du néant et de la transcendance » ; « à mi-chemin entre le roman de la route, l’étrange et le réalisme psychologique ») & la couverture, particulièrement réussie.